Un pont

Un pont entre la Gestalt-thérapie et la Psychanalyse jungienne :

Le fondement de la Gestalt-thérapie analytique

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De l’intégration…

L’originalité de cette approche psychothérapeutique tient en sa capacité à trouver une cohérence et une complémentarité dans deux théories du fonctionnement de la psyché qui peuvent sembler antinomiques : – la Gestalt-thérapie de Perls et Goodman qui se centre sur le visible qui apparaît en surface dans le champ. – la Psychologie analytique de Jung qui se centre sur l’accueil de l’invisible des profondeurs de l’être. Beaucoup de théoriciens s’accordent à penser que deux conceptions aussi différentes de la psyché et de son fonctionnement ne peuvent en aucun cas s’intégrer en une troisième sans y perdre toute leur valeur et la cohérence des principes qui les fondent respectivement. Quitte à froisser la sensibilité épistémologique de ceux qui s’en tiennent à une totale allégeance à un cadre théorique rigoureux et sécurisant, je vais tenter le risque de défendre la complémentarité de ces deux approches.

Les paradigmes de chacun

D’emblée, nous constatons que les paradigmes de chacune de ces deux approches recouvrent des champs diamétralement opposés dans l’étude du psychisme.

Nous savons que le paradigme de la Gestalt-thérapie est la frontière contact. Le psychothérapeute gestaltiste va centrer son attention sur les phénomènes qui lui sont donnés à voir à ce niveau. Ces phénomènes mettent eau jour toutes les perturbations vécues dans l’expérience du contact en action entre son patient et, à titre principal, lui-même, en tant que figure la plus importante du champ. De par sa qualité de présence à tout ce qui émerge en lui-même comme dans l’environnement, il va développer un sens aigu de l’observation des micro gestes, micro attitudes et micro expressions de son patient qui témoignent de l’émergence d’une Gestalt, en même temps qu’une qualité de perception et d’identification du retentissement dans son monde intérieur de tout ce qui surgit dans le champ. On peut oser la métaphore d’une « observation au microscope » de ce qui se passe ici et maintenant dans le champ. Le fait de pointer ou d’interroger ces phénomènes va provoquer ce que l’on peut appeler un événement de frontière, souvent de type cathartique, qui offre alors un éclairage très enrichissant sur la singularité des réactions du patient : leurs formes, leurs répétitions et les émotions qui y sont associées viennent témoigner de toutes les engrammations de son passé qui peuvent parasiter ses modalités de contact et empêcher le déploiement d’une juste façon d’être au monde.

En ce qui concerne la psychanalyse jungienne, on peut penser que son paradigme en est le symbole. En se centrant sur la dimension symbolique des représentations (rêves, imagerie, somatisations) que lui amène son patient, le psychanalyste jungien remonte la chaîne de tous les déterminants qui ont pu faire advenir une telle forme en séance. Il pourra alors la replacer non seulement au niveau de la dynamique propre du sujet liée à son inconscient individuel, mais aussi au niveau de ce qu’elle vient dire de l’évolution de celui-ci au regard de l’évolution de l’humanité et donc des archétypes de l’inconscient collectif. Se trouve alors interrogée la dynamique du sens de la vie de l’individu au delà des affres d’une réalité à laquelle il a à faire face dans son quotidien.

Ce travelling arrière qui interroge si fréquemment les mythes et les fondements de la culture humaine n’est pas sans rapport avec « l’observation au télescope » qui ramène dans le champ des éléments du collectif fort éloignés de ce qui se passe dans l’ici et maintenant. Ces éléments sont néanmoins très chargés de sens puisqu’ils réintroduisent l’individu dans un mouvement qui signe son appartenance à l’humanité. Or, un tel sentiment fait aujourd’hui défaut à énormément de gens et parasite totalement leurs propres capacités à s’insérer dans l’environnement.

De cette première métaphore, on peut tirer la conclusion que le microscope et le télescope sont deux instruments aussi utiles que complémentaires pour aborder le champ de la connaissance. Certes, il serait aberrant de vouloir avoir un œil dans chaque lunette au même moment, mais l’utilisation de chacun de ces deux instruments a permis d’intégrer et d’élargir considérablement le champ de connaissance du vivant, chacun enrichissant les perspectives de l’autre.

Ainsi, si l’on peut dire que la Gestalt-thérapie est une thérapie de « l’homme dans le monde », ou, plus précisément , « de l’homme dans le monde qu’il habite de son âme », on pourrait tout autant affirmer que la psychanalyse jungienne est une thérapie « du monde dans l’homme », ou, pour ne pas succomber à la fascination de cette dernière formulation un peu lapidaire, « de l’homme remis dans la perspective de l’âme du monde qui l’habite ».

Ecueils, et cueille…

De façon quelque peu caricaturale, on pourrait dire que le risque d’une Gestalt-thérapie non éclairée serait de gonfler considérablement la place de l’homme dans le champ jusqu’à exacerber en lui des réactions égotistes et renforcer en chacun une dimension narcissique coupée de la réalité du monde… Le risque d’une analyse jungienne non éclairée serait de gonfler la place du collectif jusqu’à créer une personnalité de type schizoïde coupée de ses sensations et de sa propre réalité individuelle. À l’égocentrisme forcené de l’un répondrait une forme de détachement tout aussi forcenée de l’autre. Le monde doit-il être asservi à l’homme ou l’homme asservi au monde ? La juste réponse se trouve peut-être entre les deux …

Deux systèmes théoriques ouverts.

Nous connaissons en matière de métapsychologie, des systèmes fermés qui pourtant emportent l’adhésion du plus grand nombre du fait d’une logique et d’une cohérence interne extraordinaires, puisque tout élément qui pourrait les perturber en est automatiquement exclu. C’est le cas de la théorie freudienne, entièrement axée autour de la théorie de la sexualité. Aussi génial que puisse être ce système de pensée, il exclut néanmoins de ses rangs tout individu qui aurait l’audace d’introduire un quelconque élément de nouveauté par rapport aux intuitions du maître concernant l’organisation et la dynamique de notre psychisme. On sait que cela a abouti, dans le courant lacanien, à la tentative de mettre en équation le fonctionnement psychique autour des mathèmes… C’est de leur incomplétude, de leur inachevé, que la Gestalt-thérapie et la Psychanalyse jungienne tirent leurs richesses.

L’inachevé nous éloigne de toutes nos certitudes pour nous plonger dans le doute et dans l’angoisse du non savoir, du non représentable. Dans la tension qu’il induit et la menace qu’il représente, il est l’élément qui permet l’énergétisation pour ouvrir le champ de conscience et créer de la nouveauté. Il stigmatise dans la posture du psychothérapeute ce qui lui permet d’accueillir l’autre comme inconnaissable et irréductible à toute théorie.

Le psychothérapeute en Gestalt-thérapie laisse grand ouvert le champ de l’expérience comme seule manifestation tangible de : « mon être au monde »… « Je suis ce que je donne à voir. Il n’est d’autre alternative pour moi que d’accueillir ce donné à voir comme une offrande d’être que je ne puis nier sans nier l’autre dans son être ». Est-il plus grande ouverture que celle de cette approche phénoménologique qui se déprend de tout savoir à priori sur l’autre pour l’accepter dans sa réalité crue et remettre en perspective les différentes formes qui émergent dans le champ pour que mouvement et énergie puissent s’y déployer librement ? Quelle plus grande humilité que de considérer que le déploiement du Soi gestaltiste échappera toujours à toute forme de connaissance puisqu’il ne se situe que dans la dynamique du contact en action entre l’organisme et l’environnement ? Une fois que la dynamique est ré impulsée, vogue la galère de la destinée individuelle : il n’y a aucune balise pour affronter la grande mer…

Ecueils et cueille…

Le danger est alors de considérer l’autre comme pleinement responsable de toutes les expériences qu’il vient donner à voir dans le champ et d’exiger de lui une totale implication personnelle en commençant toutes ses phrases par le pronom personnel « je » ! Un danger encore plus grand consiste à lui faire expérimenter des situations qui le confronte à devoir assumer des positions qui ne sont que la reproduction de traumatismes dont il a lui-même pu être victime et par rapport auxquelles il ne pourra que subir et donc s’enferrer un peu plus dans sa problématique.

Exemple :

Au sein d’un groupe de formation, un jeune homme, de personnalité dépendante et dans un transfert massif vis à vis d’un « thérapeute » gestaltiste de personnalité narcissique, émet une demande d’aide par rapport à sa difficulté à exprimer son désir sexuel. Dans l’expérimentation qui s’ensuit, le « thérapeute » finit par enlacer ce patient et lui appliquer un long et profond baiser sur la bouche. Il lança ensuite à la cantonade que ce fut pour lui une expérience fort enrichissante puisqu’il n’avait jamais expérimenté pareil baiser avec un homme. Il allait de soi que ce ne pouvait être pour le patient qu’une expérience enrichissante qui lui ouvrirait des perspectives prometteuses dans l’expression de son désir. Ce dernier, médusé, avait subi sans broncher cet assaut qui le replongeais au cœur de sa souffrance. Il s’agissait là, en effet, d’un passage à l’acte incestueux. Ayant introjecté les promesses fallacieuses du « thérapeute » concernant la soit disant richesse d’une telle transgression, ce patient mettra beaucoup de temps à se confronter à la souffrance irreprésentable d’un tel abus de pouvoir. Il n’en sortira que plus inhibé par rapport à sa problématique…

ll est vrai que cet exemple met en scène un « thérapeute » particulièrement pervers, ce qui n’a rien à voir avec la Gestalt-thérapie en soi. Néanmoins, il montre que l’expérimentation tous azimuts, quand elle n’est pas sous-tendue par une éthique irréprochable et par une intégration véritable de la Loi qui fonde la construction de la psyché, peut aboutir aux pires passages à l’acte et aux pires transgressions !

L’inachevé, aussi inconfortable qu’il puisse être, a aussi cette magnifique propriété de nous ouvrir sur la dimension de l’inconnu, de l’irreprésentable, et de ce qui fait la part de mystère et le caractère unique de chaque individu humain. Pour le psychanalyste jungien, c’est de la reconnaissance même de cette dimension qu’est née la fonction spécifique à l’humanité au sein du règne des mammifères : la fonction symbolique. Bien entendu, cette reconnaissance d’une dimension implicite que rien ne permet de percevoir s’inspire d’une approche métaphysique qui, apparemment, n’a plus « rien à voir » avec la phénoménologie.

Si les manifestations de l’expérience vécue sont les meilleurs garants d’une certaine qualité à exister, ne peut-on considérer dans le même temps que ces manifestations, dans leurs formes, leurs intensités, leurs synchronicités à d’autres évènements, échappent à tous les pronostics pour s’organiser dans une dynamique à laquelle seul l’individu peut donner du sens s’il se rattache aux grands mythes organisateurs de notre évolution ? C’est là une différence fondamentale avec le comportement animal dont les modalités sont tout à fait prévisibles en fonction des situations puisqu’il est tout entier soumis au déterminisme instinctuel. Pour simplifier, on peut dire que l’homme a une capacité de distanciation, de manipulation et de représentation de son environnement que n’a pas l’animal.

Mais surtout, il exerce cette capacité dans une intentionnalité dont le sens reste un mystère et il est doté d’une possibilité de choix que n’a pas l’animal. N’est-ce pas aussi l’exercice de cette possibilité de donner du sens et d’opérer des choix selon des critères qui dépassent de loin les seules données des perceptions proprioceptives, que Jung a nommé la fonction symbolique ? Est-il de plus grande ouverture que celle de cette approche dite « métaphysique » qui reconnaît en l’autre une part incompressible de mystère et le soumet alors à la loi fondamentale de l’humanité : « tu ne tueras point » ? Il faut considérer que toute transgression au tabou de l’inceste est à assimiler à un meurtre psychique.

L’originalité de Jung est d’avoir reconnu cette dimension comme étant le fondement même de notre organisation psychique. D’où le côté hermétique et quasi incompréhensible de la notion de « Soi » jungien qui échappe à chaque instant à l’entendement : comment définir l’inconnaissable en tant que structure dynamique en perpétuel mouvement ? D’où aussi la parole de Jung selon laquelle il ne pourrait y avoir de jungiens derrière lui puisque chaque processus d’individuation vise au développement d’un individu singulier et unique dans la dynamique évolutive qui lui est propre.

Ecueils, et cueille…

Exemple :

Si nous reprenons le contexte précédent, on peut imaginer que ce même jeune homme puisse amener à sa « psychanalyste jungienne fort maternante » un rêve de confrontation à un requin dangereux au fond de la mer…Il s’ensuivra toute une élaboration sur la menace que constitue la confrontation à l’archétype de la mère terrible et la mobilisation de défenses intellectuelles qui l’amèneront à se replier un peu plus sur son abandonnisme latent et à refuser l’invitation des copains à sortir en boîte le samedi soir ! Le temps passant, une relation de dépendance quasi anaclitique et à la limite de l’incestuel se mettra en place avec sa « psychanalyste ». Il risquera alors de s’enfermer de plus en plus dans ses rêveries et ses tentatives de justification de son comportement jusqu’à en perdre le contact avec ses besoins pulsionnels les plus élémentaires…

Si la part active de « la Gestalt » renvoie à un risque incestueux, la part passive de l’analyse jungienne peut renvoyer à un risque incestuel qui aboutit aux mêmes types d’inhibition voire de traumatisme ! Les deux exemples pré cités mettent bien sûr l’accent sur des zones de fragilité un peu caricaturales de ces deux approches où ne se précipitent que des praticiens incompétents !

Deux systèmes théoriques fondés sur une approche cybernétique de l’homme.

La notion de cybernétique en physique me semble pouvoir s’appliquer au domaine psychologique en tant qu’étude de ce qui gouverne la dynamique des structures d’un système.

La Gestalt-thérapie insiste sur la notion de « contacting » en tant que « contact en action » entre l’organisme et l’environnement, dans un mouvement créateur de formes émergentes d’un fond. Dans l’approche phénoménologique d’un événement de frontière, ce n’est pas tant l’événement en lui-même qui revêt de l’importance, mais toute la dynamique du processus qu’il va induire dans le champ. Nous sommes là dans une dynamique de structures que l’on pourrait comparer métaphoriquement aux différents éléments qui composent un mobile de Calder : toute mise en mouvement d’un seul élément structurel provoque un changement d’organisation de tout le système. Un seul élément du champ est modifié et tout le champ s’en trouve modifié. Chaque mouvement de l’être vient modifier le monde et chaque modification du monde trouve son inscription dans l’être.

Il en est de même pour la psychologie analytique qui se centre sur la dynamique des archétypiques. Là, c’est le processus de confrontation aux formes émergentes des profondeurs de l’inconscient (autant dans sa dimension individuelle que collective), souvent sous la forme de rêves, qui intéresse en premier lieu le psychothérapeute.

Nous savons que la façon dont l’hirondelle va faire son nid constitue un pattern de comportement propre à l’espèce et donc un archétype. Il en est de même pour l’homme qui a en lui, inscrit dans ses gènes, une foule de potentialités qu’il va ou non exprimer, selon un processus prédéterminé qui correspond à la dynamique archétypique. Ce processus est illustré par les mythes qui fondent notre culture depuis son origine. Ainsi, la psychanalyse jungienne va plutôt se centrer sur notre propre capacité à être dans une relation dialectique dynamique avec la trame d’une mémoire collective phylogénétique par rapport à laquelle nous avons à faire nos choix pour y situer notre propre inscription ontologique. Mais là encore, ce n’est pas tant l’archétype en lui-même qu’il est important de considérer que la dynamique de transformation qu’il va impulser.

On voit donc que dans les deux cas, c’est bien le mouvement qui importe et non l’objet du mouvement. C’est objet aura bien sûr une forme différente selon qu’il est regardé à l’aide d’un microscope ou d’un télescope, mais qu’importe, puisque seul compte son mouvement !

Cette notion de mouvement et d’autant plus importante à considérer qu’elle est au cœur de la vie psychique.

Le principe même de la psychothérapie n’est-il pas d’impulser du mouvement là où s’est inscrit de l’inhibition ou de l’immobilisme ? L’importance de la pathologie d’un patient ne devrait donc pas se mesurer en termes de quantité de symptômes psychopathologiques relevés dans un tableau clinique figé dans l’instant, mais plutôt en termes de degré de qualité de mobilité de ce tableau par rapport au mouvement de la vie.

On pourrait imaginer aussi que si le mouvement de l’individu par rapport au monde (perspective plutôt gestaltiste) et le mouvement du monde par rapport à l’individu (perspective plutôt jungienne) pouvaient se conjuguer harmonieusement ce serait le meilleur gage pour échapper à l’immobilisme…

Deux systèmes théoriques fondés sur des cycles.

En Gestalt-thérapie, la résistance au mouvement va être évaluée au regard des différentes zones d’interruption d’un cycle de contact qui décrit en détail les différentes étapes de toute forme d’échange entre l’organisme et l’environnement. Chaque phase de ce cycle peut être le lieu d’un blocage qui va retentir sur l’une des fonctions qui régit le déploiement du Self gestaltiste pour provoquer, en fin de parcours, des formes d’inhibition d’être au monde. Ce cycle se déroule dans l’ici et maintenant d’un temps quantifiable qui est de l’ordre de Chronos. C’est la course du temps mesuré par notre montre. Chaque mouvement ou chaque interruption donne lieu à un ensemble de signes objectifs qu’il est possible de renvoyer au patient qui se trouvera alors face à l’évidence de ses insuffisances. Se produit alors une forme de court circuit entre le temps réel et le temps intérieur qui pourra permettre la ré émergence d’événements du passé qui éclaireront d’un jour nouveau l’événement de frontière qui vient de survenir. La prise de conscience du phénomène qui est le plus souvent de l’ordre de la répétition va provoquer une réorganisation de son monde interne qui débouchera le plus souvent vers une bien meilleure adaptation à la réalité.

En psychologie analytique, cette même résistance va être évaluée en fonction des blocages du patient à effectuer le cycle de transformation qui s’impose en fonction de son degré d’évolution. Dans les recherches jungiennes, les étapes de cette transformation sont illustrées par les étapes alchimiques de la transmutation de la matière en or. Il s’agit donc d’une évaluation beaucoup plus subjective qu’objective puisque chacun est en constant processus de transformation selon des données qui lui appartiennent en propre : un être « en pleine évolution » pourra se vivre comme très inhibé, alors qu’un autre « en pleine stagnation » pourra se vivre comme très dynamique. Ce cycle ne fait donc pas appel à un regard qui pourrait se porter vers le monde extérieur et se réfèrerait au temps linéaire de Chronos. Il impose que le regard se tourne vers l’intérieur et fasse appel au moment juste, à la densité de sens dans l’instant, à la qualité de la synchronicité, en un mot, au temps de Kaïros (on peut vivre subjectivement par exemple des moments d’éternité qui nous apparaissent comme hors du temps). Ce qui de l’intérieur vient de survenir, permettra la mise en jeu d’un tout autre regard sur le monde extérieur et imposera de ce fait un tout autre positionnement dans la réalité.

Deux systèmes théoriques fondés sur des notions irreprésentables : le « Self » (appelé aussi le « Soi » par les Québécois) gestaltiste et le « Soi » jungien.

Dans un cas comme dans l’autre, il s’agit d’un processus dynamique dont l’objet est accessoire, sur un temps court-circuité et qui se déroule dans un champ virtuel. Le gestaltiste se trouve alors dans ce difficile défi de devoir théoriser sur ce qui toujours lui échappe à partir d’un spectre de l’ordre du visible, alors que le jungien, branché sur l’invisible de la fonction symbolique, voit se dérouler le fil d’une destinée sur laquelle il doit relever le difficile défi de l’ancrer dans la réalité.

Cela n’est qu’un petit aperçu de la complexité des deux systèmes qui brillent l’un comme l’autre par le côté hermétique de leur définition de ce qui spécifie l’être humain. J’en éprouve personnellement une forme de jubilation car se trouvent ainsi préservés le mystère et la singularité de chaque être humain. À l’instar des juifs qui n’ont pas le droit de prononcer le nom de Dieu, ne devrions-nous pas nous interdire de pousser plus avant la formulation de telles notions au risque d’une « chosification de l’âme » ?

Deux systèmes théoriques fondés sur le processus d’individuation.

Si la Gestalt thérapie se centre sur l’ici et maintenant des événements de frontière qui surviennent dans le champ, c’est pour mieux permettre à la personne de se réapproprier son histoire et de lui rendre la maîtrise de son ajustement créateur …vers plus d’individuation !

Si la psychanalyse Jungienne interroge les manifestations de l’invisible et du collectif en soi, c’est pour mieux permettre à la personne d’en dégager son individualité et de devenir ainsi maître de son existence au travers du processus d’individuation.

Je ne peux m’empêcher de citer la définition du « self » selon Jean-Marie Robine, célèbre théoricien français en matière de Gestalt-thérapie : « le self n’est pas l’individu, c’est l’individuation ». Un jungien pourrait, a peu de choses près, poser la même affirmation !

En guise de conclusion : récapitulatif sur la spécificité de la Gestalt thérapie analytique

La GTA se situe donc dans le cadre des psychothérapies multiréferentielles puisqu’elle est le fruit d’une conjonction et non d’une fusion entre les apports de la Gestalt thérapie et ceux de la Psychanalyse jungienne. Elle répond à la problématique du patient en agissant principalement à trois niveaux d’organisation différents du fonctionnement.:

1) Le vécu dans l’ici et maintenant :

Par sa qualité de présence, le psychothérapeute va permettre que s’actualise et prenne forme, dans l’ici et maintenant du contact en action, le phénomène qui perturbe le déroulement du cycle de contact et inhibe tous les processus d’ajustement créateur du patient. Il s’agira donc d’être particulièrement attentif à la structure de l’expérience du patient qui se vit selon un processus où l’on retrouvera de façon répétitive les mêmes niveaux de rupture du cycle de contact qui renvoient aux mêmes types de blocages. A ce premier niveau l’approche phénoménologique et la théorie et la méthode de la Gestalt-thérapie seront les principaux outils de psychothérapeute.

2) Les modalités de fonctionnement :

L’ensemble des mécanismes de défense inscrivent l’individu dans un mode de fonctionnement répétitif qui a commencé à se mettre en place dès la plus tendre enfance. Ainsi, le comportement de chacun se trouve marqué par des modalités réactionnelles spécifiques face à chaque évènement de frontière. Ces modalités répondent aux zones de vulnérabilité propres de la personne dont elle gardera les traces toute sa vie. Elles s’expriment selon un ensemble de signes ou de symptômes qui permettent de définir les troubles et la ou les structures de personnalité de la personne, tels que décrites en psychopathologie (le référence internationale actuelle en la matière est le DSM 4). Dans la mesure où le corpus théorique de la Gestalt-thérapie ne propose pas de théorie du développement de la psyché, il importe de bien connaître la psychologie du développement. De plus, l’approche méta psychologique qui, à l’heure actuelle, nous semble la plus cohérente pour en décrire les formes d’organisation et la dynamique est celui de la psychanalyse dans son orientation jungienne mais aussi freudienne. Pour s’inscrire dans une stratégie thérapeutique cohérente en lien avec un contexte social donné, il importe de très bien connaître ces différentes disciplines. Grâce au processus de prise de conscience et de prise de responsabilité de sa vie, ces modalités défensives contre l’insupportable en soi vont petit à petit s’atténuer, voire s’effacer. Elles ne constitueront plus un frein à l’expression de l’énergie vitale et pourront se transmuter en potentialités vers plus de créativité et de génie.

3) Le sens :

Toute posture psychothérapeutique ne peut se fonder sans référence à une conception anthropologique qui reconnaît à l’existence de l’homme un sens spécifique. Ainsi, au travers de la conscience et de la reconnaissance de ses limites et de ses fragilités autant que de ses valeurs et de ses capacités, il s’agit que s’organise pour chaque individu une prise de sens spécifique de sa propre inscription sur terre dans le continuum des générations… A partir d’une base freudienne incontournable, l’approche privilégiée qui nous semble offrir le maximum d’ouverture et de respect de la liberté individuelle est celui du processus d’individuation de la psychanalyse jungienne. D’où l’importance de bien connaître la psychanalyse jungienne et la fonction symbolique qui place chaque individu dans une quête de sens.

Pour résumer, on peut dire que la méthodologie en GTA ne peut être que très individualisée. C’est en fonction de la problématique du patient, mais aussi du processus en cours et de sa dynamique que telle approche sera privilégiée plutôt que telle autre, pour parvenir enfin à une synthèse adaptée à chaque patient. C’est ce qui le restaure dans une totale liberté de choix. Dans le travail de groupe, on peut dire que l’approche technique et méthodologique de la Gestalt-thérapie est en général privilégiée tandis que la psychanalyse jungienne sert principalement en tant que grille de lecture et d’orientation pour remettre dans une perspective évolutive l’expérience vécue dans l’ici et maintenant du contact en action…

C’est de l’effort d’élaboration et de symbolisation fondée sur l’ici et maintenant de cette expérience que peut s’opérer en profondeur une véritable transformation qui permette à l’être d’aller vers lui-même.

A Paris, le 6 avril 2002

Pierre CORET

psychiatre, homéopathe, certifié en psychiatrie infanto-juvénile. Psychothérapeute de formation jungienne et gestaltiste (en individuel, en groupe, en couple et en famille). Agréé comme psychothérapeute didacticien par le SNPPSY. Co-fondateur de la Gestalt-thérapie Analytique. Auteur de « Principes d’Elémentothérapie» (Ed.Trédaniel) et co-auteur avec Elizabeth Leblanc de « Bien communiquer avec son ado » (Jouvence).Co-animateur des séminaires « 4 étapes vers soi ».