formation psychanalyse

Aspect collectif de l’inconscient

Jung : L’ASPECT COLLECTIF DE L’INCONSCIENT

MARTINE GALLARD – PERIN

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19 ans, presqu’une génération, séparent Freud de Vienne et Jung de Zurich ; c’est suffisant pour que s’installe entre eux une relation teintée du modèle ambivalent de la relation père-fils.

Quand Jung a connaissance de la “Traumdeutung” : La Science des rêves en 1901, livre pour ainsi dire inaugural de l’oeuvre de Freud, il le dévore ; il est

passionné car il retrouve des idées qui vont dans le même sens de ce qu’il est en train de découvrir lui-mêrne. Il travaille en effet sur “le test des associations verbales” qu’il pratique avec malades et gens normaux. Cela consistait à noter

les réactions et les temps de réponse à des mots inducteurs ; il a mis en lumière, à travers la perturbation des réponses, la présence de “noyaux idéaux-affectifs à la charge émotionnelle” qui manifestent l’existence d’une partie psychique qui échappe à la conscience et à la volonté, il propose de les appeler COMPLEXES (c’est lui qui a introduit ce terme dans le vocabulaire de la psychanalyse).

Freud lui apporte donc un éclaircissement ; ce complexe qu’il a mis en évidence est le résultat du mécanisme de REPOULEMENT. Le vécu infantile, des souvenirs, des affects que la conscience a refoulés car ils sont incompatibles avec la conscience actuelle et les exigences morales, peuplent l’inconscient. Dans le cas de la psychose ces complexes deviennent autonomes, dissociés, et ne sont pas reliés au moi.

C’est donc sur l’importance du mécanisme du refoulement dans le psychisme humain, dont le côté pathologique entraîne la maladie mentale, que ces deux hommes vont tomber d’accord. ‘

En 1907 leur première rencontre durera l3 heures d’affilée et ils entretiendront ensuite une importante et féconde correspondance. Freud, impressionné par la personnalité de Jung, fera rapidement de lui son dauphin. ll sera le premier président de la nouvelle société de psychanalyse.

Freud le chargera d’être son continuateur, celui qui sera chargé de répandre la psychanalyse dans le monde entier. Mais cet habit de disciple ne sied pas à Jung ; il est trop personnel, trop indiscipliné pour se plier à la pensée d’un autre.

Il y a cependant une raison plus profonde et plus structurale aux dissonances qui marquent leurs échanges et les conduira à la rupture : ils n’ont pas le même terrain d’observation. Freud a principalement comme champs d’expérience les femmes bourgeoises et hystériques de la société viennoise de ce début de siècle qui marque la fin d’une période brillante. Jung est confronté, comme bras droit de Bleuler à l’hôpital psychiatrique du Burghôlzli, à une pathologie très lourde : population asilaire d’un canton de montagne, psychose et schizophrénie mais aussi malades étrangers envoyés dans cet hôpital à cause de son excellente réputation.

En effet Bleuler est un psychiatre courageux qui considère ses malades comme des êtres qui ont quelque chose à dire (ce qui est révolutionnaire à cette époque) et essaie d’instaurer des tentatives psychothérapeutiques ; il exige de ses collaborateurs beaucoup de travail et une vie presque monastique. Jung est à bonne école auprès de lui pour apprendre ce que la psychiatrie de l’époque fait de mieux. Son premier livre aura d’ailleurs pour sujet “la psychologie de la démence précoce”.

D’emblée dans la correspondance qu’échangent les deux hommes on sent poindre la réticence de Jung à propos de l’importance que Freud accorde à la sexualité dans l’étiologie des maladies mentales. Il promet de faire un effort, il demande des éclaircissements, il joue le bon élève car il tient, bien sûr, à cette relation avec Freud et à son estime, mais il ne se convertira jamais à la théorie de la sexualité comme étiologie unique des maladies mentales. Il lui accordera une place importante, mais pas exclusive, spécialement dans la névrose et une place mineure dans la psychose.

Il s’explique dans la correspondance :

“L’hystérie se meut de préférence dans le domaine de la “conservation de l’espèce”, et la paranoïa (démence précoce) dans le domaine de l’auto-conservation, c’est-à-dire de l’auto-érotisme…

Les malades (de paranoïa) ne s’efforcent pas, comme dans l’hystérie, de tenter par des raccords à la réalité le saut dans des rapports nouveaux adéquats, mais travaillent pendant des décennies à assurer l’individu contre le complexe, par des compensations intérieures. La paranoïa cherche des solutions intérieures, l’hystérie des solutions extérieures…” J lettre 72.

“Dans l’hystérie il y a Pompéi et Rome, dans la démence précoce seulement Pompéi. La dévalorisation de la réalité dans la démence précoce semble provenir de ce que la fuite dans la maladie a lieu à une époque infantile aussi précoce, où le complexe sexuel est encore entièrement auto-érotique ; d’où auto-érotisme permanent”. J Lettre 98.

Nous entendons dans ces métaphores archéologiques, que Freud affectionnait aussi tout particulièrement, qu’il manque tout un plan de construction à la personnalité de l’individu psychotique ; il n’a pas constitué une identité et un réseau relationnel avec ses premiers objets d’amour qui permettent la constitution du tissu que forme l’histoire infantile (il n’a pas réussi à élaborer Rome). Sa difficulté primordiale est alors de maintenir le contact avec la réalité extérieure et de pouvoir nouer avec elle des liens signifiants ; ne pouvant y parvenir il opère un retrait libidinal dans l’introversion et l’auto-érotisme.

Les symptômes du névrosé au contraire manifestent principalement une souffrance, un défaut dans les relations affectives et sexuelles avec sa famille et ses proches. C’est l’architecture de la petite enfance qui est ici en cause avec ses perturbations.

Qu’est-ce que Jung découvre donc avec les psychotiques qui le met en contraction avec les idées de Freud ?

Tout d’abord que les phantasmes sexuels ne sont pas aussi centraux que chez les névroses. Puis enfin, que ces êtres ont des productions symboliques, étranges, très éloignées de leur vie et de leurs préoccupations, et qui ne peuvent pas être aisément déchiffrés. En y regardant de près, il s’aperçoit qu’elles s’apparentent à des motifs mythologiques qu’on retrouve dans les créations populaires (contes, mythes, religions) de peuples dont ces personnes ne peuvent pas avoir eu connaissance. C’est comme si la préhistoire de l’humanité s’exprimait à travers eux l Leurs productions s’apparentent aux vestiges engloutis de Pompéi pour reprendre une image employée par les deux hommes.

Jung est impressionné par ces personnes à l’identité chancelante, coupées des repères du réel, parfois délirantes, et qui parlent avec pertinence et de façon métaphorique de situations universelles qui concernent l’humanité, font preuve d’une intuition désarmante en face de certains événements et de situations affectives, comme si une certaine vérité des choses les traversait sans qu’elles puissent s’en servir elles-mêmes car l’architecture de leur identité est gravement atteinte.

“Les souvenirs précoces d’enfance” ne sont pas du tout des réminiscences individuelles mais phylogénétiques” J lettre 275.

C’est là que se situe, à mon sens, la frontière entre Freud et Jung.

Jung théorise donc ainsi à partir de l’expérience que je viens de décrire :

Il doit exister une structure psychique, une matrice universelle, qui permet aux humains d’époques et de lieux très distants de produire les mêmes représentations et les mêmes scénarii explicatifs de 1a vie humaine. C’est ce qu’il a ensuite appelé : l’ARCHETYPE, structure préformée du psychisme responsable des productions de l’INCONSCIENT COLLECTIF. Cette structure archétypique est une forme vide, disposition innée à produire des représentations; elle plonge ses racines dans les instincts et s’étend jusqu’au pôle spirituel. Elle s’apparente à “l’idée” platonicienne. …elle se compose des précipitations mnémiques de toutes les expériences de la suite des ancêtres… On se montre sceptique à l’endroit de cette hypothèse parce que l’on pense qu’il s’agit de “représentations héritées”. Il n’en est bien sûr pas du tout question. C’est plutôt de possibilités représentatives héritées qu’il s’agit, de “préparations que les expériences répétées de la suite ancestrale ont peu à peu organisées… 

…L’esprit, principe actif de la masse héritée, est fait de la somme des esprits des ancêtres, pères invisibles, dont»l’autorité vient au monde en même temps que l’enfant” Énergétique psychique 78.

Prenons un exemple illustratif dans les écrits freudiens : Dans son étude sur “Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci” Freud s’interroge sur l’origine du souvenir infantile du peintre :

“Je semble avoir été destiné à m’occuper tout particulièrement du vautour, car un de mes premiers souvenirs d’enfance est, qu’étant encore au berceau, un vautour vint à moi, m’ouvrit la bouche avec sa queue et plusieurs fois me frappa avec cette queue entre les lèvres”.

Freud mentionne que les anciens Égyptiens avaient fait du vautour une divinité maternelle pourvue d’un attribut viril ; ils croyaient aussi qu’il n’y avait que des femelles vautours, qui se reproduisaient en se faisant féconder par le vent. ll avance l’hypothèse que Léonard avait dû avoir connaissance de ce fait.

Avec l’idée de la’ structure archétypique nous pouvons analyser ce fait de la façon suivante  

  1. Le phantasme de mère phallique est un phantasme universel. Chaque humain passe par un stade de son développement où il adhère à cette croyance.
  2. L’être humain a le besoin fondamental de symboliser
  3. Il vit en étroite communication avec la nature cosmique, animale et y trouve des correspondances avec son vécu intérieur lié à ses pulsions. Par le génie de mécanismes psychiques subtils et en particulier ce que nous appelons maintenant l’identification projective, l’humain saisit des ressemblances, des analogies entre les choses, les êtres et s’en sert pour représenter ce qu’il perçoit, ce qu’il ressent car il a le besoin fondamental de symboliser.

 

C’est ainsi que le vautour, que les égyptiens voyaient majestueusement tournoyer au dessus de leur tête, est devenu pour des raisons qui nous échappent maintenant car nous ne vivons plus au contact des animaux, un des symboles de la mère primitive dotée d’un phallus.

Pour Jung il n’est pas nécessaire de supposer, comme Freud le fait, que Léonard ait eu connaissance de l’histoire égyptienne. Le peintre nous dit qu’il a été impressionné, enfant, par le vol de ces oiseaux. Son esprit, possédant la même capacité que les égyptiens à créer des symboles a été frappé par certains caractères de cet oiseau et il a pu en faire la même utilisation symbolique. Cette structure archétypique à l’oeuvre dans le psychisme humain, découverte avec les malades psychotiques dans son état le plus brut et le plus impersonnel, produit des images originelles que l’on retrouve partout où il y a des humains, c’est-à-dire des êtres qui fabriquent de la culture.

Jung s’interroge :

“Comment donnons-nous un sens ? Où prenons nous le sens, en définitive ?

Les formes que nous utilisons pour cela sont des catégories historiques qui remontent jusqu’à une antiquité nébuleuse dont on ne se rend pas suffisamment compte d’ordinaire. Pour donner le sens, on se sert de certaines matrices linguistiques qui proviennent à leur tour d’images originelles. Nous pouvons prendre ce problème où nous voulons, partout nous débouchons sur l’histoire du langage et des thèmes, qui ramène toujours en droite ligne dans le merveilleux univers primitif. Prenons par exemple le mot “idée” : il remonte au concept d‘”eidos” chez Platon, et les Idées éternelles sont des images primordiales”.

Les racines de la conscience 49.

Nous voyons comme ces “images primordiales”, manifestations de l’arché-type, structurent le développement humain bien avant le langage et qu’elles en sont même la matrice.

Jung découvre parallèlement l’importance de la mère et de l’expérience maternelle dans la genèse de ces maladies et aussi dans le destin de l’individu, c’est-à-dire l’importance des racines psychiques dans le corps, ce qu’il appelle le niveau “psychoïde”, la prégnance du vécu affectif de la prime enfance, du mode de relation à l’autre d’avant le langage; il réalise l’importance de la FUSION avec son cortège de phénomènes de somatisations, d’identité archaïque, de transmissions de pensées, de prémonitions et de phénomènes synchronistiques.

Vous savez que Freud n’a jamais pu reconnaître l’importance primordiale de la mère et qu’il a fallu attendre ses disciples pour le faire et en particulier les analystes femmes. Ne souhaitait-il pas en 190T “Se rendre maître de l’archaisme régressif par le développement du langage”?

Cette “expérience Mère” est avant tout archétypique, c’est la première forme de l’organisation de l’énergie psychique. La femme concrète, qui est la mère, donnera sa forme et sa matière à cette expérience qui est d’abord impersonnelle, générique.

 

Ceci peut expliquer que nous rencontrions parfois des enfants qui présentent des perturbations dues à des représentations imaginaires maternelles terrifiantes alors que leur mère paraît “à peu près bonne”. Leur imago est en effet une représentation créée par leur esprit qui peut être à mi-chemin de la mère réelle et de l’image archétypique de la sorcière réanimée en eux.

Cette première expérience contient les sentiments et les vécus opposés: l’expérience de la mère nourricière et protectrice ; celle de la mère castrante et meurtrière. Cette époque a marqué de son emprise le vécu humain et son imaginaire: c’est l’ère des phantasmes de la période que l’on appelle depuis Mélanie Klein schizo-paranoïde. Les fantasmes de persécution et de destruction dominent, la mère n’y a pas encore acquis le statut d’être autonome et différencié. Un bref aperçu de l’état du monde nous montre combien l’homme (collectivement) a du mal à émerger de ce stade archaïque et à considérer l’autre comme un semblable !

Saluons donc cet acte fondamental de notre actualité que représente l’abolition de l’apartheid en Afrique du Sud. Cet acte symbolique, avant de modifier les consciences et d’entrer dans les faits, va malheureusement réactiver la haine et son cortège meurtrier d’exclusions, comme à chaque fois qu’un contenu émerge de l’inconscient. Tout progrès, toute mise en lumière va provoquer les forces antagonistes contenues dans l’ombre. Jung n’a pas isolé une pulsion de mort mais a fait de la pulsion de destruction la force antagoniste de ce tandem

Vie-Mort ; c’est de leur tension que naît l’énergie.

Dans cette réflexion que poursuit Jung, toujours basée sur l’observation clinique, une idée s’impose qui le met franchement en contradiction avec la théorie de Freud, c’est sa conception de l’INCESTE qu’il développera en 1912 dans “Métamorphoses et symboles de la libido”, publication qui lui coûtera l’amitié de Freud.

Il pense que l’inceste ne se réduit pas, pour le garçon, au désir de coucher avec sa mère, de la posséder sexuellement, mais va jusqu’au désir régressif de rentrer de nouveau en elle ; de revenir dans son utérus ; de retrouver l’unité perdue.

Et à ce point Jung s’engage délibérément dans une direction qu’il passera sa vie à développer : CE DESIR INCESTUEUX EST A ENTENDRE SYMBOLIQUEMENT. C’est l’invitation au retour à l’origine pour y renaître symboliquement, c’est le chemin obligé d’une nouvelle prise de conscience, d’une déprise des mécanismes rationnels défensifs. C’est la voie de la REGRESSION thérapeutique. L’énergie libidinale oscille constitutionnellement entre progression et régression.

D’un côté, l’interdit de l’inceste réel, marque l’impossibilité de retour vers le premier choix d’amour de l’enfance, mais l’acceptation de ce désir, vécu sur un plan symbolique, permet d’un autre côté de stimuler la tendance évolutive de l’homme vers la prise de conscience. Ce retour symbolique à la mère décrit dans les mythes comme une descente dans un gouffre dangereux, l’accès à une grotte mystérieuse où gît un trésor, une plongée au fond des océans, sont des métaphores de l’accès à l’inconscient comme lieu, non seulement des contenus refoulés mais de l’inconnu, ce que Jung appelle L’OMBRE. Ce doit être l’équivalent du baptême chez les chrétiens: retour à l’eau primordiale pour renaître en ESPRIT car rien n’est naturel à l’homme.

Après avoir, au cours d’une cure analytique, grâce au transfert, délivré la libido de ses attaches personnelles, nous voyons que celles-ci :

“Suit sa pente et plonge au plus profond de l’inconscient où elle anime ce qui dormait depuis les temps les plus anciens. Elle a ainsi découvert le trésor enfoui, dans lequel l’humanité a puisé depuis toujours, d’où elle a tiré ses dieux et ses démons et toutes ces pensées qui sont d’une force et d’une puissance supérieures, et sans lesquelles l’homme cesse d’être un homme”.

Psychologie de l’inconscient 124.

ll est une énigme du Sphinx quŒdipe eut à résoudre qui est singulièrement occultée et qui intéresse au premier chef notre propos, c’est celle-ci :

“Ce sont deux sœurs, dont l’une engendre l’autre, et dont la seconde, à son tour, est engendrée par le première ?” Ce sont le jour et la Nuit. (Le jour étant féminin en grec). Dictionnaire de la Mythologie. PUF.

L’orientation Jungienne du travail sur l’inconscient se situe plus volontiers dans l’optique de la mise en lumière, de la prise de conscience de contenus de l’histoire personnelle, inclus dans une évolution collective de la conscience, sortant des ténèbres de l’inconscience. Cette tension ombre-lumière constitutive de tout événement humain est à l’origine des conflits qui engendrent la nécessaire évolution. Nous pointons là le dualisme fondamental de Jung ; pour lui sans cette tension des opposés qui tend à la conjonction et à la différenciation il n’y a pas d’énergie possible. Toute oeuvre humaine porte sa limite et son aspect de méconnaissance.

La première strate de l’ombre est bien sûr le contenu de l’histoire infantile et tout ce que la conscience a refoulé mais encore l’évocation potentielle de tous les résidus archaïques et des formes imaginaires traversés par l’humanité ; tout ce que l’environnement n’a pas permis de vivre comme expérience vitale, les qualités et virtualités non exploitées par l’individu. Cette ombre s’exprime dans les rêves par une figure du même sexe que le rêveur et produira des situations de compensation nécessaire de l’attitude consciente.

Ainsi une personne très intériorisée se rêvera dans des situations avantageuses, accomplissant des actes héroïques dont elle n’aura jamais le courage dans la réalité tandis qu’une personne ayant une charge intellectuelle importante rêvera qu’elle doit s’occuper d’un débile… Jung demande alors une attitude active du rêveur qui doit considérer le personnage de son rêve comme un partenaire, un frère sombre avec qui il doit entrer en confrontation pour changer son point de vue sur lui-même, et éventuellement son comportement. Cette “confrontation” est un des maîtres-mots de l’attitude Jungienne face aux contenus de l’inconscient. Regarder en face, se laisser questionner et prendre position. Le changement ne s’opère pas forcément par la simple prise de conscience; elle demande la participation et le courage (pourquoi pas ?) du sujet.

La prise de conscience de l’ombre provoque des conflits qui mettent en cause les croyances, les habitudes et les liens affectifs et d’une façon plus radicale tout ce qui sert de référence et de miroir à notre narcissisme. Dans cette perspective qui est la sienne les contenus de l’inconscient ne sont pas seulement à analyser d’un point de vue causal et réducteur mais avec l’optique de leur finalité ; vers où vont-ils ? Que veulent-iIs dire d’unique ? Un rêve, un symptôme peut être rattaché à un problème affectif et sexuel de fond mais il s’exprime sous une forme particulière dont la substance – son style, sa forme, sa matière – apporte quelque chose de créatif que le patient a à intéger.

Cette fonction symbolique qui accompagne l’homme depuis les temps les plus reculés lui est aussi essentielle que la respiration ! Phénomène transformateur de la libido qui intègre l’instinct a la nécessité de la vie affective et sociale et crée un lien signifiant avec le cosmos, il organise un sens à la vie. Le symbole et les formes symboliques se transforment avec l’évolution et les besoins des hommes.

Jung a constaté qu’il en était de même à l’intérieur d’un psychisme individuel chez l’homme moderne.

C’est donc le processus de transformation de la libido qui est à mettre en lumière.

L’analyse doit être cette scène qui permet à l’inconscient de se déployer, d’être entendu et d’inaugurer un changement ; il ne s’agit pas en effet de savoir seulement d’où vient le phénomène mais où il conduit. C’est bien là ou se situe le centre de gravité de l’optique Jungienne alors que Freud met l’accent sur le retour à l’enfance, la mise en lumière du mécanisme de la répétition afin de saisir l’organisation de l’inconscient.

Le rêve d’une patiente à un moment fécond de son analyse nous permettra d’illustrer la façon dont, à la suite de Jung, nous pouvons entendre un rêve :

“Je suis accroupie dans l’herbe sous le ciel étoilé ; il fait très beau et je me laisse pénétrer par la douceur du soir, les odeurs et le chant des cigales. Je croque une pomme et je regarde avec attention la fenêtre de la chambre de mes parents Je sais qu’ils sont allongés dans leur lit et je guette tous les bruits qui peuvent me parvenir je suis âgée de 5-6 ans dans ce rêve”.

Ce rêve survient à une période de passage ; un long travail de prise de conscience de sa névrose infantile a déjà été effectué. Cette femme se sent plus libre et remanie ses investissements affectifs ; elle s’interroge aussi sur une orientation plus créative à donner à sa vie. Ce rêve, qui nous évoque d’emblée l’observation d’une scène primitive, lui rappelle sa curiosité d’enfant pour la sexualité de ses parents et cet état de réceptivité particulière dans lequel elle se trouvait alors.

Ce phantasme de scène primitive remet encore une fois cette femme en face de la question de l’engendrement et de la sexuation humaine, et pose la question de sa position personnelle face au désir ; il se situe dans un espace qui intègre le champ de la nature avec son univers sensoriel et l’immensité du cosmos. L’évocation de la pomme nous entraîne dans un domaine encore plus vaste en évoquant les symboles de la mythologie biblique.

Au-delà du plan de l’identification sexuelle, la question du Savoir, du Bien et du Mal paraît en filigrane. Pour Jung cette pulsion à connaître, à créer, n’est pas uniquement le résultat de la sublimation de pulsions sexuelles, elle est un trait  qui spécifie l’humain, comme le langage.

Le texte biblique, qui est le fondement de notre culture, nous montre ce besoin de la première femme de transgresser la loi divine pour accéder à la connaissance du Bien et du Mal. Cette transgression suscitée par le serpent entraîne un châtiment: la chute du paradis, présenté comme un lieu d’harmonie inerte, chute qui enchaîne l’homme à la douleur et au travail. C’est ce qui lui permet paradoxalement d’accéder à son autonomie de sujet et à sa liberté de pensée.

Le rêve de notre jeune patiente la met dans la même situation mentale que son ancêtre Eve : une fois délivrée d’une position névrotique par rapport à la question fondamentale de la sexuation, elle se demande : “que vais-je faire de moi” ; “où est le Bien et le Mal ?”. Jung l’inciterait à suivre ce que sa personnalité profonde, en germe dans l’inconscient lui indique, le Bien et le Mal étant avant tout des notions subjectives. L’inconscient contient des directions, des propositions que sa personnalité consciente informée par les fonctions d’orientation que sont son sentiment, son intuition, sa sensation et sa pensée peut examiner et retenir.

Ce rêve, comme l’ont indiqué ses associations en séance, l’incite à suivre son audacieuse ancêtre Eve, à avancer dans une dimension nouvelle qui l’obligera peut-être à transgresser des tabous ; en ce sens on pourrait dire que le rêve “veut quelque chose”.

On discerne mieux, à travers cet exemple, quelle est la conception Jungienne de l’inconscient, conception qui entraîne une pratique. Cet inconscient qui contient non seulement la mémoire individuelle mais la mémoire des peuples, ce que Jung appelle “la psyché objective” engage à répondre à une double interrogation :

  • D’où vient-il ? Orientation causale. (Optique de Freud).
  • Où va«-t-il ? Orientation finaliste. (Optique de Jung).

L’archétype à l’origine des productions humaines est un organisateur et la succession des civilisations nous a montré que chacune d’elle tendait à donner une forme culturelle et religieuse à l’existence humaine mais que ces trésors de l’esprit humain une fois arrivés à leur apogée, à une forme définitive, s’usaient et disparaissaient pour donner forme à une nouvelle organisation qui parfois compensait les excès de la précédente. Il n’y a pas pour la vérité de formes éternelles.

Jung a été, sa vie durant, passionné par le travail symbolique qui a conduit les hommes à l’élaboration des religions et des civilisations. ll a étudié de près la culture chinoise et indienne, il s’est plongé dans les productions du Moyen Âge avec la Gnose, l’Alchimie ; i1 a utilisé ces connaissances comme un miroir pour déchiffrer le fonctionnement du psychisme humain.

Ce qui fait butée, limite pour un être humain c’est qu’il n’a pas le choix et doit

reconnaître ce par quoi il est marqué : empreinte du temps, du milieu, de la famille, sa singularité. Le but de l’analyse mais aussi de toute vie est l’INDIVIDUATION : donner vie et existence à cet individu singulier qu’il est,   développer son SOI dont le paradoxe est d’être fait de la substance la plus collective et d’avoir un contour des plus personnels ! Ce travail exige d’arriver à la modeste prise de conscience de n’être qu’un “spécimen d’humanité” et aussi d’être de façon incontournable cet être particulier porteur d’un “Soi unique” à développer auquel on est assujetti.

Le but de l’analyse Jungienne est donc non seulement de réaliser en quoi on est enfant de ces parents là, mais aussi en quoi on est enfant de l’humanité, marqué et porteur de la vie symbolique que sont les mythes, les religions et les croyances.

François Roustang se demandant à quels mythes sont soumis nos deux grands précurseurs propose une “filiation rentre Freud et Ulysse retournant y après un long parcours à la maison d’origine et situe plutôt Jung dans la lignée d’un Christophe Colomb à la conquête d’un nouveau monde. Je le suivrais volontiers en ajoutant toutefois que Jung est à la recherche des nouvelles tonnes et des transformations de l’ancien.

J’aurais réussi mon propos s’il était plus clair pour vous maintenant que l’inconscient, par définition inconnu sinon inconnaissable dans sa totalité et dont nous constatons pourtant les effets, a plusieurs facettes, peut saborder de différentes façons, et que celle qui inaugure Jung, peu familière à notre esprit français, est pourtant très riche, et d’une grande fécondité sur le plan clinique.

Martine GALLARD