Les enjeux de la souffrance
Article d'Elizabeth Leblanc dans le cadre de l'Association "La Traversée".

La souffrance en elle-même n’est pas intéressante. Quand elle apparaît, elle est insensée, incompréhensible, inacceptable, révoltante… Le premier danger, c’est de ne plus être que souffrance, de ne voir en la personne qui souffre que sa souffrance.

 

La souffrance est personnelle
La souffrance ne définit pas la personne. L’essentiel n’est pas la souffrance mais la personne qui souffre. Et l’écoute de la souffrance commence par çà : reconnaître sa singularité de l’Etre qui s’exprime à travers elle. Car celle-ci est subjective, issue du décalage entre l'idée que nous nous faisons de la vie et les événements de la vie. Ainsi un même événement source de souffrance vécu par deux personnes différentes aura un impact différent.
 C’est en cela que nous sommes fondamentalement seul, car l’expérience est toujours personnelle. Ses effets par contre, sont souvent les mêmes chez tout le monde: plus rien n’a de sens, le sentiment d’impuissance domine, on a tendance à se replier sur soi-même. Malgré les efforts, on n’arrive à rien et on a l’impression que notre entourage ne nous comprend pas, qu’il se détourne de nous et nous abandonne.
Et de fait : nous sommes dans une société qui supporte mal l'expression de la souffrance. D'où des jugements (il n'y a pas de raison de souffrir, ce n'est pas si terrible que çà...), du rejet (tu te complais dans ta douleur...), du mépris (il suffit d'un peu de volonté...). L'expression de la souffrance de l'autre fait forcément contacter sa propre souffrance... ce qui n'est pas forcément supportable. Il est plus facile alors de le rejeter.

 

La souffrance nous éloigne de l’autre et de nous-mêmes
Que l’on réagisse à la souffrance qui nous assaille par la colère, la haine, le désir de vengeance ou bien par un sentiment de nullité, de culpabilité, le découragement et le repli sur soi qui en résultent entraînent perte de dignité et désocialisation. On entre dans le cercle vicieux: honte et/ou rancune, repli avec sentiment de rejet, incapacité à reprendre contact, refus de la main tendue... Car quand la force de vie est bloquée, souffrance morale souvent renforcée par l’attitude rejetante des autres, nous oublions la vie qui est en nous. Nous ne pouvons nous porter, nous ne nous supportons plus (Sens étymologique de supporter: subir les effets pénibles de quelque chose sans faiblir), nous souffrons de ne pas nous aimer. Et plus nous souffrons, moins nous nous supportons.
Souvent, le réflexe est d’aller chercher à l’extérieur les forces qui nous manquent, moyens de consommation qui en réalité affaiblissent (nourriture, alcool, drogue…) ou attente de l'aide magique de l'autre. Nous cherchons à l’extérieur ce qui, en réalité est à l’intérieur de nous.  Loin de nous soulager ce comportement nous éloigne encore plus de nous-mêmes.

 

Sortir de la souffrance
On dit beaucoup de choses sur la souffrance : quelle aide à évoluer, qu’elle fait grandir… Non. La souffrance en elle-même est insensée et inadmissible. C’est la conscience que nous en prenons et la réflexion sur elle qui fait grandir.
En tant qu’être humain, nous sommes appelés à des mutations. Toute épreuve est là pour faire connaître les profondeurs. Quand on est vraiment dans la présence à soi-même arrive la transformation : ce n’est plus nous qui portons la vie, c’est la vie qui nous porte. On ouvre les portes de la liberté. Il s’agit de rentrer dans sa force, la porter puis c’est elle qui nous porte et nous emmène. Alors cessons de faire, pour chercher à être.

 

Sortir de la souffrance, c’est avant tout se désidentifier d’elle en la disant, en la nommant. En la dépossédant de sa toute puissance, on l’apprivoise. Elle cesse d’être notre ennemie et devient partenaire de notre croissance.  C’est quand nous acceptons de vivre, en le sentant, l’intolérable que nous pouvons alors mobiliser toutes nos forces en nous tournant vers nous-mêmes, vers cette source intarissable à l’intérieur de chacun de nous, qui constitue le noyau indestructible et incorruptible, ancrage fidèle qui nous permet de reprendre force à chaque fois que cela est nécessaire. Alors seulement nous allons pouvoir donner un sens à cette souffrance.
Je l’ai déjà dit : la souffrance en elle-même est insensée mais c’est cette transformation qu’elle nous oblige à faire (quitter les positions caduques, oser dépasser ses limites…), c’est cette mutation que nous avons accepté d’opérer en nous qui vont lui donner du sens.

 

Le besoin de la communauté
Le problème qui se pose souvent est que, quand on est au coeur de la souffrance, rien de ce que je viens d'évoquer n'est accessible. Surtout si on est descendu très loin dans l'isolement et le repli sur soi. Le contact n'est plus possible, ni avec soi-même, ni avec les autres. Et c'est justement dans ces moments-là qu'on a particulièrement besoin des autres.
Quand on ne peut rien faire pour soi, la reliance à l’autre est essentielle. La communauté porte les efforts de chacun, permet de supporter la souffrance, de récupérer ses propres forces.

 

Pour pouvoir accompagner l'autre, il faut se décentrer c'est à dire quitter son individualité pour se placer sur le plan de l'humain, sur le plan du même, en abattant le mur du jugement et de la réprobation. Et cela ne peut se faire que si soi-même on a accepté et on accepte encore de regarder en face sa propre souffrance. On peut alors s'ancrer dans son expérience personnelle pour transmettre la foi qu'on a en la vie.
Ce sont bien souvent l’ignorance, l’impuissance et la solitude qui nous empêchent de connaître cet extraordinaire potentiel de transformation qui existe en chacun de nous. En fait, rien ni personne ne peut nous enlever ce que nous sommes, le fond immémorial de la Vie, de l’Etre. C’est en réalité la seule chose qui existe. L’Etre est irréductible à la souffrance. Il veut la sortie de la souffrance.

 

La souffrance, c’est le passeur créateur de la faiblesse à la force. C’est accepter qu’il y ait quelque chose de l’ordre de la vie qui vienne nous surprendre, nous transporter, nous rendre heureux.