Rencontrer, Traverser, dépasser la violence
Conférence donnée par Elizabeth Leblanc dans le cadre de l'Association "La Traversée" (25 septembre 2008)

La violence peut être considérée comme le moyen – parfois le seul moyen – de se faire entendre, là où, dans la confrontation à l’autre, sa différence nous place dans une zone de non reconnaissance et d’incompréhension mutuelle où seul le plus fort peut gagner. L’histoire de l’humanité est pleine d’exemples où la violence est officiellement justifiée, où des lois la légalisent, pour éliminer une différence qui met en danger une certaine intégrité.
Néanmoins, le fait de s’y confronter quotidiennement nous renvoie qu’en tant qu’humains nous disposons d’autres moyens pour nous faire entendre… et entendre l’autre.

 

Les différentes formes de violence
La violence, c’est porter atteinte à l’autre. Avant d’en explorer le processus, il est nécessaire de passer en revue les différentes formes qu’elle peut prendre. En premier lieu, ce sont les violences physiques (coups, directement ou déplacés sur un autre objet), puis les violences verbales (insultes, injures, grossièretés pour choquer…). Mais le corps en lui-même peut exprimer la violence d’une autre manière (gestes, regards, expressions du visage…).
La violence peut aussi porter non pas sur la personne en elle-même mais sur ce qu’elle est, ce qu’elle aime, ce qui est important à ses yeux, ses relations, ses sentiments… Il s’agit alors de « salir » ou de détruire ses valeurs.
On peut être extrêmement violent avec de la douceur, de la tendresse, même. Comment se révolter contre tant de gentillesse ?
Et n’oublions pas le silence : celui de l’indifférence, du non dit, qui abandonne l’autre dans un néant impalpable, indicible…
Comment se révolter contre du rien ?
Nous devons parler aussi d’une autre forme de violence, celle qui n’est pas dirigée vers un individu particulier mais finalement renvoie à la négation de l’humanité. Celle violence-là peut être partout : la route avec l’inconscience et le mépris de l’autre, une certaine pensée médicale qui sépare le corps de l’âme, la torture des animaux qui renvoie à celle de l’homme, une certaine administration qui catégorise et déshumanise, la violence industrielle (pollution), la violence au travail (pression, stress, irrespect des besoins vitaux), violence sociale qui rejette dans les ghettos… Violences non dites, non reconnues comme telles, mais qui affectent gravement nos fondements

 

Pourquoi la violence ?
Pour sortir du problème de la violence – celle de l’autre comme la nôtre – seul le retour à son origine, c’est-à dire à son sens fondamental, peut permettre de l’éradiquer.
La violence est un réflexe instinctif, un mécanisme de défense contre un risque de destruction : agression de l’autre, la différence qu’il affiche, son indifférence, mais aussi l’envie de ce qu’il a et que nous n’avons pas, la frustration et le manque.
La violence part toujours d’un endroit en nous où, dans la fragilité de l’instant,  il y a une crainte animale d’anéantissement. L’homme est un être de peur. Dans tous les cas, nous sommes renvoyés au manque de solidité intérieure, à ce manque à être fondamental qui fait que nous recherchons désespérément validation de nos choix, de nos opinions, de nos manières d’être … de notre existence dans la réponse de l’autre.

 

Nous sommes ici dans un endroit où nous devons prendre en compte la subjectivité de notre fonctionnement. Selon la manière dont le regard de l’autre a inscrit ou pas en nous l’évidence de notre existence, nous sommes plus ou moins vulnérables, plus ou moins susceptibles d’avoir recours à la violence pour prouver que nous sommes vivants. Ce qui agresse l’un, et peut provoquer une violence en retour, laissera l’autre indifférent. Je peux me défendre d’une agression sans violence quand celle-ci ne porte pas atteinte à mon intégrité. A l’inverse, un simple regard mal interprété peut engendrer une violence extrême pouvant aller jusqu’au meurtre.
Cette subjectivité renforce encore l’incompréhension entre les êtres. C’est pourquoi nous pouvons, à notre insu, par maladresse ou inattention, faire une extrême violence à l’autre qui attendait de notre regard la confirmation de sa réalité vivant…

 

Et la violence gratuite, celle qui surgit comme çà juste pour s’amuser ?
Cette violence-là est toujours agie par des individus qui ignorent totalement l’existence de l’autre… et donc d’eux-mêmes. Mus seulement par leurs pulsions, on peut dire qu’ils n’existent pas en tant qu’humains conscients et que la violence est là pour les refléter. Ils « laissent leur trace » à la manière d’un animal. Ce qui rend ces actes d’autant plus monstrueux et révoltants, c’est qu’ils dénient l’humanité et sa sacralité.

 

Pour résumer l’origine commune à toutes les formes de violence, c’est une souffrance, une souffrance profonde souvent inconsciente de non-reconnaissance. Cette absence de regard de l’autre sur soi renvoie à un sentiment de non-être qui vient solliciter des réflexes de vie. Car nous sommes bien obligés d’admettre que la violence est l’expression de quelqu’un qui n’est pas sûre d’être vivant mais qui veut vivre, qui veut être reconnu comme vivant et que le seul moyen qu’il a trouvé, c’est prendre le pouvoir sur l’autre en l’obligeant de force à prendre en considération son existence

 

N’oublions pas que le sentiment d’agression à l’origine de la violence est généré par une émotion qui n’a rien de réfléchi ni de rationnel, qui surgit en dehors de toute volonté ou contrôle. Si nous ne pouvons ni provoquer ni empêcher un tel surgissement, nous pouvons par contre en maîtriser l’extériorisation  et le transformer.

 

Comprendre n’est pas excuser
La violence est « un abus de force sur quelqu’un (ou sur soi-même) pour le faire agir contre son gré en employant la force ou l’intimidation » (Définition du « Petit Robert »). Quelles que soient nos raisons d’être violents, il revient à notre état d’humain de respecter la loi ontologique du respect de l’intégrité de l’autre.

 

La violence exercée sur l’autre exige de lui qu’il nous donne existence en le forçant à reconnaitre notre supériorité sur lui. Nous sommes dans un système binaire animal où un seul peut exister. C’est la loi du plus fort. Si je te laisse exister, je n’existe plus. Alors je te tue avant que tu ne me tues… Tous les conflits, toutes les guerres, toutes les destructions individuelles ou massives reposent sur ce principe…
En réalité, le perdant c’est celui qui perd le lien et qui perd l’amour. Si l’autre n’existe plus nous n’existons pas non plus en tant que sujet humain. Personne n’existe. Ce sont nos pulsions non maîtrisées qui existent mais pas nous.
Quand nous sommes violent, nous nous faisons violence Faire violence à l’autre c’est se faire violence à soi-même en se retirant à soi-même le statut d’être humain.

 

La nécessité du retournement
Freud nous dit : « L’homme est 100% méchant et violent par nature, et 100% bon et non-violent par nature. Il sera toujours en conflit avec ses pulsions intérieures qu’il faut faire venir à la conscience pour les accueillir et les apprivoiser. »

 

C’est le propre de l’homme de maîtriser ses pulsions en acceptant de vivre la frustration du non-passage à l’acte dans un objectif de transcendance. Etre humain, c’est être capable, contrairement à l’animal, d’opérer un retournement, c'est-à-dire de faire de l’énergie de la violence – qui, nous l’avons vu, est une énergie de vie – la construction d’une nouvelle relation, d’un nouveau dialogue, au lieu de détruire. Jung appelle cela le sacrifice, faire le sacrifice de la satisfaction immédiate de la pulsion pour aller vers une nouvelle connaissance de soi, un nouveau dialogue avec l’autre et avec soi-même. Plutôt que d’éliminer l’autre, nous enrichir de sa différence, nous nourrir mutuellement de notre existence d’être humains.

 

Ce n’est pas la violence qui est à remettre en cause car en elle-même elle est source de transformation mais son expression pulsionnelle. Dire,  parler de sa frustration, de son angoisse, de la situation où on n’a pas été reconnu, c’est symboliser la relation et se symboliser en exprimant ses besoins. A l’origine de notre sentiment d’exister, il y a la relation. Nous nous constituons en tant qu’être différencié et nous prenons conscience de notre existence dans la rencontre de l’autre. On ne se sort pas de la violence en dehors du lien.

 

La question du pardon
Il est des formes de violence qui nous ont tellement atteints dans notre intégrité que nous en sommes presque morts ! Comment faire alors pour que ce soit la vie qui gagne et non pas ce mortifère pourtant bien légitime que constituent la rancune, le désir de vengeance, la haine en retour à la haine de l’autre… ? C’est un grave problème car je ne crois pas qu’on puisse pardonner par un simple acte de volonté. Il est des blessures qui sont presque inguérissables.
Et à l’inverse, comment faire en sorte que l’autre nous pardonne ? Et comment faire pour nous pardonner nous-mêmes ?
Je vais faire appel ici à la conscience, cette nécessaire conscience de ce qu’est réellement l’homme, un être imparfait et donc perfectible, qui fonctionne bien souvent dans une inconscience inimaginable. Nous venons de le voir, ce qui nous violente et provoque une violence en retour, c’est le fait de ne pas être reconnu. Alors, le chemin du pardon, c’est sans doute la reconnaissance. Non pas tant celle d’une faute ou d’une erreur que celle de la légitimité de la souffrance de l’autre. Une phrase comme « je n’ai eu ni l’intention ni la conscience de t’avoir blessé mais je reconnais ta souffrance et j’en suis désolé » peut apporter un vrai soulagement. Bien des violences s’apaisent d’elles-mêmes quand – simplement – on regarde l’autre dans son « droit » à la souffrance et on exprime le respect qu’il nous inspire. Il n’y a rien à justifier, rien à rationnaliser à cet endroit.
Juste considérer l’autre dans sa sacralité et se laisser aller à l’amour qui en découle…