De la souffrance à être à la souffrance à exister
Article paru dans les numéros 22 et 23 (été 2011) de la Revue Santé Intégrative
Tout être humain aspire à être ce qu’il est au sens fort du terme.
Nous avons beau exister, nous sentons bien que cela n’est pas suffisant.
Nous ressentons le besoin d’être ce que nous sommes et pas simplement d’être au sens d’exister.
Aussi nous mettons nous en chemin afin de « devenir ce que nous sommes,
selon la belle formule de Saint Augustin reprise par Nietzsche en nous posant la question du :
« Qui suis-je ? »
Bertrand Vergely
( Cahiers jungiens de psychanalyse, décembre 2010)
De l’essence à l’existence…
Le mot souffrance vient de deux mots latins : le préfixe « sub » qui signifie « en dessous » et le verbe « ferre », qui signifie « porter ». Le mot implique donc l'image d'un portage sous lequel on peut ployer jusqu’à n’en plus pouvoir… Elle peut être bruyante, mais aussi muette et déniée. De toute façon elle est antithétique à la jouissance et elle envahit tout l’être : « je suis mal ». C’est surement ce qui la différencie le plus de la douleur qui ne se tait pas et qui est le plus souvent limitée à un organe ou à une cause identifiable : « j’ai mal ». Elle peut même être parfois source de jouissance « Fais moi mal, Johnny !», chantait Boris Vian.
Le terme de souffrance est souvent employé à tort au sujet de règne végétal ou animal : la plante ou l’animal est malade et se trouve surement « en souffrance », mais peut-on dire qu’il vit la souffrance ? Cela me semble être une spécificité de l’espèce humaine. En effet, le fait de vivre la souffrance implique en effet une conscience réflexive de son état ce à quoi seuls les humains peuvent accéder grâce à la fonction symbolique.
On est même en droit de se demander si le fait de vivre la souffrance n’est pas la conséquence directe de cette fonction de représentation puisqu’elle nous amène à avoir conscience de notre propre limitation au sein de l’univers et de notre propre finitude… C’est donc cette conscience qui est à la fois source de notre plus grande puissance, mais aussi de notre plus grande souffrance !
Pour ceux dont le métier est de côtoyer sinon de tenter de soulager cette souffrance, il me semble important de faire la distinction entre « la souffrance à être » et la « souffrance à exister ».
Pour ce qui est de la souffrance à être :
L’image qui représente le mieux les caractéristiques de notre « être essentiel », est celle du nouveau né qui est encore dans un état de fusion voire d’indifférenciation d’avec son environnement. Si, pour maintes raisons que l’on peut regrouper sous l’expression de nos blessures primordiales, il ne peut se sentir reconnu dans son droit à « être », en particulier dans le regard de son entourage immédiat, il pourra se trouver bloqué dans son évolution et évoluer vers un état d’autisme : c’est là l’expression de la souffrance à être la plus fondamentale. Mais il pourra aussi, si les circonstances et si son seuil de tolérance aux blessures primordiales est suffisamment grand, faire œuvre de résilience et s’organiser un système défensif aussi bétonné que possible pour les enfouir au plus profond de lui-même. Malheureusement, un tel système finit toujours plus ou moins par se fissurer, laissant alors s’exprimer une profonde souffrance à être. La terminologie médicale emploie alors le plus le terme « d’essentiel » ou « d’atypique » pour qualifier ce type de troubles qui s’en suit et qui peut aller des douleurs essentielles les plus banales jusqu’à la dépression atypique la plus sévère en passant par toute la gamme des troubles psychotiques… S’expriment alors, selon leur importance relative, ce que nous pourrions appeler les noyaux psychotiques de chacun d’entre nous, sachant que peut s’exprimer en même temps des mécanismes de défense tout à fait névrotiques.
On voit donc que le petit mammifère humain n’a pas d’autre choix que celui d’évoluer vers la fonction symbolique qui caractérise l’espèce humaine, sinon il est condamné à l’enfermement autistique qui risque de durer fort longtemps puisque, en France, depuis 1992, l’autisme n’est plus considéré comme une maladie mentale à soigner, mais comme un handicap à contenir et à rééduquer (…).
Pour ce qui est de la souffrance à exister :
Je situe le fait d’ « ex-ister » comme une qualité spécifiquement humaine qui nous permet de nous extraire, comme le préfixe « ex » le souligne, d’un état d’être essentiel en confluence avec la nature, pour aller vers un état de différenciation et de distanciation par rapport à notre environnement. C’est ainsi que naît la fonction symbolique et la conscience réflexive de nos capacités manipulatoires sur tout ce que nous approchons pour satisfaire nos besoins et affirmer notre libre arbitre.
Cette capacité à se situer en tant qu’être différencié dans le regard de l’autre présuppose que la personne s’est déjà constituée un « moi » et qu’elle a donc un plein accès à la fonction symbolique. La souffrance à exister relèvera donc beaucoup plus de mécanismes de défense du registre névrotique.
C’est le passage de l’ « être en soi » à l « ’être au monde », le passage de l’essence à l’existence ou bien celui de l’ontologique au psychologique.
Quelques rappels neurophysiologiques…
Mais d’abord, remettons nous en mémoire quelques bribes de neurophysiologie pour mieux comprendre d’où s’origine cette sensation si particulière qu’est la souffrance.
Toutes nos perceptions, qu’elles soient extéroceptives (venant du monde extérieur) ou proprioceptives (venant de notre propre corps), qu’elles nous apportent du plaisir ou de la douleur, aboutissent aux mêmes noyaux cérébraux : les deux thalamus, appelé aussi par les anciens anatomistes « La chambre nuptiale »… Là où s’unissent le féminin et le masculin, là où s’opère la conjonction des opposés pour tenter d’advenir à l’unité ! C’est dire déjà l’importance de ce lieu de convergence de tous les signaux sensoriels, qu’ils nous viennent du monde extérieur ou du monde intérieur. Notre plus grand défi au jour le jour n’est-il pas de mettre en harmonie les exigences du monde extérieur auxquelles nous répondons par notre façon d’être au monde et puis les exigences de notre monde intérieur, ce qui relève du Soi et de la dynamique de sens qui nous permet de jouir de vie en elle-même ?
Les thalamus sont situés à l’entrée de chaque hémisphère cérébral, juste au dessus de l’hypothalamus qui est unique et se présente comme le véritable chef d’orchestre de tout notre système endocrinien et la tête de pont de tous les noyaux centraux du système neurovégétatif (dans sa dimension parasympathique).
Ils sont donc très exactement au point de jonction entre le cerveau reptilien qui est unique et sous jacent et nos autres cerveaux, limbiques et corticaux, qui sont subdivisés en deux, un dans chacun de nos hémisphères, situés au dessus d’eux. Seraient-ils alors les points d’articulation entre ce qui de nous participe d’une unité fondamentale (le reptilien), mais nous amène à fonctionner au sein d’une dualité (les hémisphères) ?
On peut considérer, de façon très schématique, que le cerveau reptilien est le lieu de la vie « animale » (fonction intuition et fonction sensation), que le cerveau limbique est le lieu de la vie affective et de l’intégration de l’expérience (fonction sentiment) et que le cortex est le lieu de convergence de toutes les informations des deux premiers pour aboutir à notre vie intellectuelle et spirituelle ( fonction pensée et sa mise en œuvre au travers de notre libre arbitre et de la créativité). On voit alors que le lieu de convergence de toutes les informations qui renvoient à cette expérience de la souffrance se situe à la jonction entre l’espace de notre vie animale et l’espace de ce qui fait de nous un mammifère si spécifique, à savoir celui de notre vie affective et intellectuelle.
Tout vécu de douleur physique brutale (brûlure, blessure, etc.) répond à un arc réflexe au niveau de la moelle épinière qui permet une réaction immédiate de l’organisme et ne met pas en jeu les thalamus, dans un premier temps. C’est le retentissement secondaire de cette douleur qui va passer par les thalamus et subir alors un traitement qui sera très différent selon les individus : pour une même blessure, chacun en éprouvera un retentissement différent en terme de degré de souffrance ressenti. De façon un peu caricaturale on peut dire que si l’on est dans une verticalité Yang, le signal de la douleur pourra être transmis aux niveaux corticaux supérieurs et une lutte s’opèrera pour contenir cette douleur (lutte qui peut être fatale si l’on ne prend pas le temps de s’abandonner à sa dimension Yin pour évaluer nos limites et nos besoins pour y faire face); si l’on est dans une horizontalité Yin, le signal descendra vers les structures inférieures du reptilien, avec un retentissement important au niveau du parasympathique : la douleur sera alors majorée par une dimension d’angoisse et d’abandon dans le lâcher prise qui peut aussi être fatale si aucun signal Yang ne nous amène à lutter contre l’adversité.
Le même schéma est applicable quand il s’agit de souffrance psychologique : elle apparaît directement en lien avec notre capacité ou non à assumer cette conjonction si difficile entre les exigences de l’instinct liées au reptilien et procédant de sensations proprioceptives, et celles qui ont trait à nos besoins affectifs et intellectuels liés au cortex et procédant de notre histoire relationnelle au sein de l’environnement.
Plus nous sommes dans notre verticalité et plus nous pouvons contenir cette souffrance et en faire un élément du champ permettant un ajustement créateur ; plus nous sommes en confluence avec le milieu et plus le signal retentira sur le reptilien avec son cortège de somatisations adjacentes et d’angoisses insupportables.
On pourrait être amené à se demander si notre rôle de psychothérapeute ne serait pas d’accompagner l’autre dans un chemin de verticalisation pour lui permettre de transformer sa souffrance insupportable en une souffrance supportable ? On pourrait parler aussi du passage entre une souffrance insensée et une souffrance sensée. N’est ce pas cette dernière forme de souffrance qui, paradoxalement, nous permet de goutter la jouissance à vivre qui ne tient que par son opposé : la souffrance à vivre ?
D’une topographie anatomique à une topique psychologique…
Une foule de question se précipite alors :
- Est-ce à dire que la souffrance se situe très exactement à l’articulation entre ce qui appartient au donné de nature et ce qui appartient à l’acquis de notre histoire, c'est-à-dire à notre culture ?
- Comment concilier cette propension à retrouver cette confluence primordiale avec l’environnement comme le vivent les animaux ou les bébés et ce qui nous fonde dans la spécificité de notre humanité, à savoir cette capacité de distanciation et de représentation des données de l’expérience qui fonde notre fonction personnalité en même temps que notre culture ?
- Toute souffrance serait-elle la résultante d’un conflit entre ce qui appartient à notre nature et ce qui appartient à notre culture ?
- Ne peut-on pas aussi extrapoler en parlant du conflit entre ce qui a trait à notre essence, à notre « être en soi » et ce qui a trait à notre existence, à notre « être au monde » ?
- On peut aussi se demander si la souffrance ne serait pas un passage obligé dans le processus d’individuation qui nous demande de mettre toujours plus d’harmonie entre le haut et le bas et donc de fluidifier toujours plus cette interface entre nature et culture en nous ?
- Si je me laisse un peu « délirer » : ne serions nous pas condamnés à devoir concilier les énergies chtoniennes de notre appartenance à la terre qui font de nous des membres à part entière de la nature terrestre et puis des énergies venues du ciel qui font de nous les seuls mammifères participant à ce profond mystère qu’est celui de l’avènement de la conscience ?
Quelques considérations étiopsychopathologiques…
Pour garder les pieds sur terre, il me semble important d’avoir en tête ces quelques notions neuro-anatomiques pour nous permettre de tenter de penser le problème de la souffrance sur la base de réalités biologiques plutôt que sur des concepts purement philosophiques.
On peut déjà en tirer quelques conséquences sur la compréhension de certains mécanismes étiopsychopathogéniques :
- Considérons d’abord les troubles dissociatifs au premier rang desquels se trouve la dépersonnalisation qui peut aller jusqu’à la dé corporation :
Pour faire face à une souffrance psychologique ou physique intense (torture par exemple), la dépersonnalisation correspond à un ajustement créateur qui permet de voir disparaître cette sensation insupportable de souffrance liée à l’existence. Décrit largement parmi les mécanismes qui président au fonctionnement de la personnalité hystérique, la dissociation de la personnalité est aussi un mécanisme qui est mis en œuvre au travers de techniques d’hyperventilation comme le rebirth ou la respiration holotropique. On la retrouve à minima dans le trouble si commun qu’est la spasmophilie ou la tétanie qui constitue, en fait, une résistance à la dissociation. Même si l’individu se trouve projeté dans un espace où il échappe à la souffrance à exister, il n’en garde pas moins une juste appréhension de la réalité, ce qui différencie cet état du vécu psychotique.
L’hyper oxygénation du cerveau provoque une réaction de protection des neurones du cortex qui répond, par un blocage de la microcirculation corticale, à une véritable « décorticalisation temporaire ». Cela plonge la personne dans un vécu très régressif où elle se trouve sous le contrôle quasi exclusif de son cerveau reptilien : la pensée et le contrôle mental ne sont quasiment plus possibles. Il en résulte le plus souvent une impression de « voyage intersidéral » assez comparable à celui qui peut être obtenu par l’usage de substances psychodysleptiques tels le LSD, l’héroïne et parfois le cannabis.
Il n’est pas étonnant alors que la personne se retrouve dans des réactualisations de vécus de nouveau né ou même de sa propre naissance. Néanmoins, si la personne connaît une fragilité ontologique, c'est-à-dire une fragilité de son être « en soi » liée à des blessures primordiales, il n’est pas étonnant que de telles techniques ou un tel mécanisme puisse être à l’origine d’un franchissement de la barrière du rêve située entre le différencié et l’indifférencié en nous. La conséquence peut en être alors une véritable décompensation psychotique qui peut revêtir deux formes principales : soit un sentiment de toute puissance et d’exaltation océanique, soit l’enfer de la ré actualisation des blessures primordiales : c’est le « bon trip » ou le « mauvais trip » ! On peut donc considérer la dissociation comme le marche pied vers la psychose. Il s’agit d’un état intermédiaire et instable entre le conscient et l’inconscient avec bien sûr un risque de dérapage de « l’autre côté ». Ce qui nous amène à évoquer en quelques mots :
- L’état psychotique ou la bascule vers « le fond »… Certains n’y font qu’un bref séjour (psychose brève et trouble schizophréniforme), d’autres peuvent s’y installer définitivement : c’est la schizophrénie. On comprend qu’il puisse s’agir soit d’un mécanisme de fuite face à l’émergence subite d’un « noyau psychotique » qui explose: on se prend le mur d’une réalité tellement insupportable qu’on dévisse dans une symptomatologie généralement aiguë avec beaucoup de confusion (le pronostic peut être bon si la personne est bien accompagnée), soit il s’agit de l’ultime refuge par rapport à une insupportable souffrance à être installée insidieusement depuis longtemps et qui précipite la personne dans le gouffre d’une béance narcissique primaire vécue comme insurmontable. Il peut y avoir alors un véritable renoncement à prendre sa place dans le monde, avec un effondrement progressif dans la schizophrénie…
On voit donc que les problèmes de « fond » nous renvoient à la psychose tandis que les problèmes de « forme » ont plutôt trait à la névrose. De même, la souffrance à être serait beaucoup plus d’ordre psychotique alors que la souffrance à exister serait beaucoup plus du domaine névrotique. Or, nous sommes tous porteurs d’une souffrance dans chacun de ces deux domaines et il est bien triste de constater que la plupart des approches psychanalytiques ne trouvent leurs indications et efficacité que dans le seul travail sur la souffrance à exister.
De même, la théorie de la gestalt-thérapie et d’autres approches psycho corporelles s’appliquent à nous permettre de travailler sur cette même souffrance.
Dans le fond se situe l’indifférencié, l’ombre, le collectif d’où nous tirons notre énergie ; dans la forme on retrouve le différencié, la lumière et l’individualité qui puisent leur énergie dans le fond. C’est là tout le sujet sur lequel se penche la psychanalyse jungienne qui nous invite à ce déminage de fond pour nourrir l’énergie de la forme…
Mais demandons nous d’abord comment notre société traite ces souffrances ?
Le traitement psychiatrique de ces souffrances…
Dans la prise en charge de ces souffrances, notre société fait quasi exclusivement appel au psychiatre dont la formation est surtout d’ordre psychopharmacologique. L’objectif est d’élever le seuil de tolérance au stress, en un mot, d’anesthésier autant que possible les conséquences de tous les stimuli nociceptifs.
Nous citerons uniquement les deux plus grandes classes de médicaments :
- Quand il s’agit de troubles psychotiques, la prescription de neuroleptiques est quasi systématique. Utilisés largement en préopératoire, leur lieu d’action est essentiellement sous cortical et extrapyramidal, avec une action particulière au niveau de faisceaux dopaminergiques du cerveau reptilien (les mêmes que ceux qui rentrent en jeu dans la maladie de Parkinson, d’où un syndrome parkinsonien toujours présent dès que l’on prend un traitement conséquent de neuroleptiques). Leur première propriété est de provoquer une anesthésie affective, ce qui les rend particulièrement efficaces contre toute forme de souffrance.
En ce qui concerne la souffrance à être, si l’on a le malheur de laisser transparaître quelques symptômes d’ordre psychotique, on a toutes les chances de se retrouver avec un traitement neuroleptique retard dans les fesses pour le restant de ses jours ! Reconnaissons néanmoins qu’ils permettent de soulager une souffrance qui peut être tout à fait intolérable.
Le problème devient grave quand on se sert de cet outil en niant la dimension psychologique de cette souffrance pour la transformer en un handicap social : c’est ce qui est arrivé pour l’autisme qui a été déclaré « handicap » et ne relève donc plus de soins psychologiques, mais d’une prise en charge rééducative et sociale. Il y a fort à parier qu’il en sera bientôt de même pour la schizophrénie ! On trouvera sûrement un gène à mettre en cause pour toutes ces souffrances essentielles qui touchent l’être humain de façon à mieux les exclure de la communauté humaine. Or tous les « psys » qui opposent maladies psychiatriques qui relèvent du psychiatre et souffrances psychologiques qui relèvent du psychothérapeute font le jeu de cette politique insensée… c’est bien le mot puisque c’est justement la question du sens qui est au cœur du questionnement du psychotique !
- Quand il s’agit d’une souffrance morale liée à un trouble dépressif dans un contexte névrotique, on prescrit un antidépresseur. Les plus employés aujourd’hui dans ce cadre sont les IRS (Inhibiteurs de la Recapture de la Sérotonine). Ils agissent aussi au niveau central, mais sur les faisceaux surtout sérotoninergiques.
Comme se plaisait à nous dire un grand patron de psychiatrie lors d’un repas bien arrosé : « Avec les antidépresseurs, on a 30% d’améliorations, 30% d’aggravations et 40% de cas où l’on ne peut pas se prononcer ». Selon leurs polarités, ils peuvent être plus ou moins désinhibiteurs, plus ou moins anxiolytiques ou sédatifs et plus ou moins euphorisants… Les études dites « scientifiques » sont sponsorisées par les laboratoires fabricants.
Je ne vais pas passer en revue toutes les familles de psychotropes (anxiolytiques, hypnotiques, normothymiques, etc.), mais il est important de savoir que tous ces produits ont uniquement un rôle d’effacement des symptômes qui peut être parfois très utile, même dans le cadre d’une psychothérapie. Dans d’autres cas, surtout avec les neuroleptiques en doses importantes, ils inhibent tellement la dynamique du contact que tout travail psychothérapeutique devient quasi impossible.
Tout cela pour souligner à quel point ce traitement de la souffrance qui est tellement répandu (1 français sur 4 aura pris un traitement psycholeptique au cours de l’année) ne peut en aucun cas permettre une guérison puisqu’elle ne soigne pas la cause et ne résout pas le conflit originel.
Cela montre aussi à quel point l’approche psychopathologique enseignée dans la plupart des facultés de médecine consiste, dans une démarche très scientifique, à recenser tous les symptômes d’un « malade » pour aboutir à un tableau clinique qui permettra la prescription d’un traitement essentiellement médicamenteux. Il s’agit de nommer la folie de l’autre en tant que « maladie » pour mieux la « soigner » en fonction du seul critère qu’est l’effacement des symptômes.
On peut en conclure que la psychopharmacologie correspond au premier degré du traitement de la souffrance psychologique.
Quel serait le deuxième degré de ce traitement ?
Les approches cognitives et comportementales
Elle sont, vous le savez, très à la mode actuellement et représentent un courant qui, dans sa stratégie de communication prétend pouvoir remplacer à moindre frais les psychothérapies psycho dynamiques. Dans une politique de résolution d’un problème ponctuel ou de l’effacement d’un symptôme gênant, elles ont une efficacité indéniable qui peut être très utile.
De plus, elles ont l’avantage de demander un temps de formation généralement très bref (2 ou 3 week-ends suffisent généralement pour pouvoir commencer à les utiliser) et le futur praticien lui-même n’a aucunement besoin de se remettre en cause ou de pratiquer une quelconque forme de psychothérapie. Elles font donc fureur aujourd’hui chez les psychiatres et les psychologues, d’autant plus qu’elles affichent des résultats statistiques fantastiques puisque tous les échecs sont en général imputables à un non respect des protocoles de rééducation : ces mauvais élèves sont donc éliminés d’office des statistiques !
On les nomme TCC (thérapies cognitives et comportementales) et, comme leur nom l’indique très justement, ce sont des thérapies et non des psychothérapies, même si leurs défenseurs veulent les faire passer pour telles. De même que mon prothésiste dentaire est capable de me rétablir une fonction masticatoire normale par une thérapie appropriée, de même il existe d’excellentes méthodes d’éducation cognitive ou de rééducation comportementale qui peuvent se prescrire sur ordonnance et être très utiles dans le cours d’une psychothérapie pour effacer un symptôme très gênant ou restaurer certaines formes de comportements handicapants. Il est à noter que certaines formes d’application de « la Gestalt », en tant que thérapie, fonctionnent sur un modèle très comportementaliste : dans un problème de contact, il suffit de montrer au patient en quoi ses réponses ne sont pas adaptées à l’environnement et de lui donner les bonnes injonctions pour changer son comportement : le problème est alors souvent résolu…au moins en surface !
Je ne comprends pas pour autant qu’on puisse mettre ces approches en rivalité avec les psychothérapies psycho dynamiques puisqu’elles n’ont pas du tout le même objectif et qu’en plus, elles peuvent être très complémentaires, au même titre d’ailleurs qu’un traitement médicamenteux.
En ce qui concerne la souffrance à être, elles peuvent constituer une prothèse temporaire sur certains symptômes et apporter un confort très louable, mais elles ne provoqueront jamais de mieux être, sinon comme une conséquence collatérale d’une meilleure adaptation à l’environnement.
Il est donc temps de passer à un troisième niveau d’approche de souffrances de l’esprit :
La psychanalyse freudienne et les psychothérapies psycho dynamiques (dites aussi relationnelles voire même existentielles).
Ce sont celles qui s’attachent à travailler sur les problèmes existentiels, à commencer par la gestalt-thérapie. On peut néanmoins considérer que la psychanalyse jungienne et kleinienne nous donnent quelques bonnes balises de repérage dans les problèmes « essentiels ». Elles font donc exception au sein de ce paragraphe et peuvent se réclamer d’un travail sur l’essentiel.
De façon un peu schématique, on peut dire que ces approches s’attachent à restaurer une relation dialectique aussi fluide que possible entre le conscient et l’inconscient personnel ou entre la forme et le fond…sans oublier que, par définition, l’inconscient est inaccessible directement à la conscience : son accès ne devient possible que dans le cadre d’une dynamique transférentielle ou d’un processus de « contacting » diraient les gestaltistes… Elles ne travaillent néanmoins que sur la partie émergée de l’iceberg de l’inconscient, à savoir l’inconscient personnel ce qui les différencie de l’approche jungienne qui prend en considération le dimension de l’inconscient collectif.
Il est vrai que Freud a pu affirmer : « Dès qu’on s’interroge sur le sens et la valeur de la vie, on est malade, car ni l’un ni l’autre n’existe objectivement ». Si l’on pousse à l’extrême la logique des approches où l’on exclut la question du sens et celui de la souffrance, on en arrive à ne plus trouver comme seule ressource à être que l’exaltation d’un phallus tout puissant…
Quel spectacle pathétique que ces « grands psychanalystes » et autres « psychothérapeutes médiatiques » qui se lancent dans des joutes intellectuelles fascinantes, mais qui sont complètement absents de leur corps et de leur ressenti ! Si l’on a le malheur de poser la question du sens ou celle de la quête spirituelle, on est immédiatement taxé avec la plus extrême violence de sectarisme ou d’obscurantisme moyenâgeux … La souffrance essentielle est parfois si grande que la seule façon de la supporter est de la dénier !
Certes la difficulté d’être au monde est l’objet du travail du gestalt thérapeute.
Certes, toute forme d’existence naît de notre capacité à induire dans le champ une dynamique de contact qui nous situe en tant qu’existant au regard de l’autre. Mais combien de fois nous trouvons confrontés à ce « je ne sens rien » et au vide affectif terrifiant de celui ou celle qui a déjà largué les amarres d’avec son appartenance à l’humanité ?
Alors, risquons nous d’envisager un quatrième degré de travail au niveau de « l’être en soi ». Bien entendu, il nous appartiendra de poser aussi clairement que possible la frontière entre ce qui appartient au domaine psychothérapeutique et ce qui appartient au domaine spirituel. Pour les différencier des psychothérapies existentielles, nous pourrions les nommer :
Les psychothérapies qui se réclament d’une approche de l’essentiel.
De façon très superficielle, on pourrait y regrouper pêle-mêle de multiples approches connues sous le nom de thérapies transpersonnelles.
Les constellations familiales, initiées par Bert Hellinger, peuvent elles aussi compter au nombre de ces approches, même si elles ne se réclament en aucune façon de la famille des psychothérapies. Elles peuvent être d’une efficacité redoutable dans les difficultés liées à un problème transgénérationnel.
On y retrouve aussi de nombreux mouvements de développement personnel qui se réclament de psycho-spiritualité, de chamanisme et d’ésotérisme. Professent malheureusement dans ce domaine autant de faux gourous (au sens occidental du terme) manipulateurs et dangereux que de vrais gourous (au sens indien du terme) d’une haute spiritualité. On comprend que le grand public ait du mal à faire la différence, mais on ne peut que constater le succès immense que tous ces groupuscules remportent, ce qui montre à quel point les gens sont aujourd’hui dans une quête éperdue de sens.
Faut-il alors rejeter le bébé avec l’eau du bain et traiter de « sectes » tous ceux qui se posent ensemble la question de la souffrance essentielle ? Ce serait bien fâcheux car les chemins qui mènent vers soi empruntent parfois des détours bien surprenants…
En matière de psychothérapie, la position la plus suspecte d’emprise perverse sur l’autre est celle qui consiste à avoir à la fois un discours qui induit une croyance et un discours de remise en cause psychologique. Le patient est alors livré pieds et mains liées à la toute puissance du soi-disant thérapeute : il n’a plus aucune place pour ses propres choix et son propre libre arbitre. C’est le « thérapeute » qui lui impose le sens qu’il doit donner à sa vie !
Dans la mesure où l’on touche là au plus intime de l’âme humaine, on comprend que la perversion y soit particulièrement choquante. Reconnaissons que ce questionnement sur le sens puisse aboutir à une remise en question d’une certaine forme d’utilisation des ressources humaines qui est de plus en plus en fréquente aujourd’hui, à savoir : l’instrumentalisation du « matériel humain », asservi à l’économique, qui se fait de plus en plus exigeant et dévorant (…). L’asservissement de l’homme à un certain système de production exige bien souvent de lui qu’il renonce à sa fonction pensée et à son libre arbitre. Or, la psychothérapie vise l’objectif tout à fait inverse… Restaurer l’être dans sa dignité, sa spécificité et même sa sacralité n’est pas du goût de tout le monde on comprend mieux alors que le problème de la reconnaissance du titre de psychothérapeute ait pu déchaîner autant de médisances et de rage destructrice pour finalement n’être autorisé qu’aux seuls psychiatres qui, trop souvent n’ont qu’une très maigre formation en ce domaine !
Il faut bien reconnaître néanmoins que ce qui discrédite le plus souvent ces approches, c’est le nombre de décompensations d’ordre psychotique qui leur sont attribuées, souvent à juste titre quand elles ne sont pas aux mains d’experts.
En effet, on ne travaille plus là :
- avec la dimension de l’inconscient individuel mais aussi avec celle de l’inconscient collectif
- avec la forme, mais aussi directement dans le fond
- avec des problèmes d’existence, mais aussi des problèmes d’essence
- avec nos noyaux névrotiques, mais aussi avec nos noyaux psychotiques
- avec les lois psychologiques, mais aussi avec les lois ontologiques
- avec notre « être au monde », mais aussi avec notre « être en soi » !
C’est dire à quel point il faut avoir déjà bien déblayé le terrain de toutes nos autres souffrances, avec tous les autres moyens mis à notre disposition, pour s’autoriser à s’aventurer sur de tels terrains ! Il faut aussi avoir un bon ancrage dans la relation dialectique que l’on doit entretenir avec cette dimension de l’irreprésentable, ce qui nécessite d’accepter que la quête de sens puisse déboucher sur une quête d’ordre spirituelle (…).
Fort malheureusement, ce qui caractérise un certain nombre de ces approches, c’est qu’elles se réclament de résultats magiques qui fonctionneraient comme de véritables renaissances et prétendent faire l’économie de tous les autres degrés d’approche de la souffrance, en particulier la dimension psychodynamique. Toute personne narcissiquement très fragile peut donc se retrouver d’une minute à l’autre face à ses monstres intérieurs les plus terrorisants et donc, par un mécanisme de défense très ajusté sur l’instant, dans un état psychotique. En conséquence, elle se retrouvera devant un psychiatre qui n’aura d’autre choix que de la mettre sous neuroleptiques en pestant contre toutes ces approches transpersonnelles qui rendent les gens fous… Et on le comprend !
Nous venons de faire un très rapide bilan de soin d’ordre psychologique dont dispose le public, mais qu’en est-il des autres approches ? Je considère que le corps et le psychisme sont totalement indissociables et que tout traumatisme psychologique connaît un retentissement d’ordre énergétique et biologique sur notre corps et réciproquement. Soigner ce retentissement est le plus souvent d’une efficacité remarquable : mon expérience de 30 années de pratique des approches alternatives en psychiatrie, avec en particulier l’Homéopathie et l’Elémentothérapie, me l’ont assez prouvé !
Les approches de terrain :
L’homéopathie : tout homéopathe sait à quel point les signes psychiques sont importants dans la valorisation d’un remède… Plus la prescription interviendra tôt après le déclenchement des troubles, meilleurs seront les résultats. J’ai vu de nombreuses fois des épisodes psychotiques très prolifiques en symptômes s’amender en quelques jours, voire en quelques heures après la prescription du similimum. Il s’agit ensuite de travailler sur le contexte environnemental ou sur la problématique de la personne pour que l’amélioration énergétique qui a provoqué la disparition des symptômes puisse se pérenniser. A noter que quand une psychothérapie « pédale dans le vide », la prescription du remède adéquat peut relancer le processus de travail. De même, une prescription homéopathique pourtant judicieuse peut s’avérer inefficace jusqu’à ce qu’un travail psychothérapeutique soit entamé.
L’élémentothérapie : elle correspond à la prescription en dilution infinitésimales des éléments de la nature (le plus souvent des métalloïdes) que nous avons désappris à utiliser dans notre façon de tricher avec notre propre nature. En informant notre organisme sur ce qui nous manque, elle va nous permettre de nous refonder dans notre nature en ré équilibrant nos systèmes énergétiques. C’est un excellent complément à l’homéopathie…
Tout le monde connaît les bienfaits de l’acuponcture et de la médecine chinoise en général dont on ne mesure pas assez l’intérêt dans tous les troubles psychiques, en particulier quand la fatigue, qui oriente la plainte, ne fait que masquer une dépression sous-jacente.
Du fait de la dégradation de notre hygiène alimentaire, je ne peux pas manquer d’évoquer la micro nutrition souvent fort bien complétée par les apports de la naturopathie. Dans les problèmes d’hyperactivité de l’enfant, pour peu que celui ait été « vérifié » par un ostéopathe (si possible crânien), les résultats sont infiniment plus rassurants que ceux de la Ritaline. Mais, encore une fois, tous ces apports peuvent ne pas être suffisants et il pourra être nécessaire de préconiser une psychothérapie soit de l’enfant, soit de la famille.
De même qu’il existe de centaines de techniques psychothérapeutiques, de même il existe des centaines de techniques de ré équilibration de notre énergie et il n’est pas de mon propos de toutes les énumérer ici. Je prie donc tous les praticiens de ces méthodes de bien vouloir m’excuser de n’avoir pu citer les merveilleux résultats qu’ils ont pu obtenir avec ces méthodes.
En conclusion…
Je n’ai pu aborder que de façon très schématique le problème de la gestion de la souffrance psychologique en insistant particulièrement sur la différence d’approche entre la souffrance à exister et la souffrance à être.
Traiter de la méthodologie qui pourrait permettre de prendre en compte cette dernière dimension de la souffrance humaine pourrait faire l’objet d’un ou plusieurs livres.
Pour ce qui est de la dimension psychologique, j’ai pu expérimenter à quel point la gestalt-thérapie dont toute la théorie tourne autour de la souffrance à exister peut permettre de mettre en relief la dimension de l’expérience corporelle de la souffrance à exister et d’en contenir, autant que faire se peut, tout l’insupportable. Néanmoins, quand on aborde la souffrance à être, il y a besoin alors d’une autre grille de lecture pour faire face à ce cul de sac existentiel qui nous renvoie à l’absurdité de la vie. Le processus d’individuation de Carl G. Jung m’apparaît alors comme la meilleure théorie pouvant rendre compte de la dynamique énergétique qui est mise en jeu. C’est ce à quoi tente de répondre l’approche que nous avons dénommé à SAVOIR PSY: la Gestalt-thérapie analytique (GTA). Mais le soin de l’âme est souvent insuffisant en soi et il convient alors de prendre soin du corps par des approches aussi naturelles que possible et qui soient confiées à d’autres praticiens. On ne doit pas se mettre dans une posture de toute puissance où le patient devient totalement dépendant de son thérapeute : on ne sait plus alors qui soigne qui… Pour peu que cette règle soit respectée dans un esprit de service et d’humilité, alors le patient a toutes les chances de « s’en sortir ».
C’est là le fruit d’une expérience toute personnelle et il s’agit pour chacun de trouver la forme d’approche qui lui convient le mieux pour répondre aux besoins spécifiques de ses patients.
Nous savons qu’un musicien doit trouver son instrument pour exprimer sa créativité et c’est seulement à cette condition qu’il pourra rencontrer d’autres musiciens pour participer un jour à l’interprétation d’une symphonie. Je pense qu’il devrait en être de même pour chaque praticien de santé et ce n’est qu’en acceptant d’intégrer plusieurs formes d’approches en harmonie que notre patient pourra enfin parvenir à jouer la partition de sa vie !
Paris, le 30 avril 2011
Pierre CORET
Psychiatre homéopathe. Psycho-analyste didacticien
Directeur pédagogique de l’Ecole de formation en Psychologies SAVOIR PSY
