La juste place de la spiritualité en psychothérapie
article d'Elizabeth Leblanc
D’une manière générale, tout au moins dans nos contrées, la spiritualité et le monde de la psychothérapie ne font pas bon ménage. Sous l’influence du profond rejet de sa propre religion par Freud, du positivisme du début du XXème siècle, et du « scientifique à tout prix » d’aujourd’hui, il n’y a guère de place pour ce qui pourrait permettre de passer à un autre plan des préoccupations humaines.
De ce fait, dans l’espace thérapeutique, pas de place pour autre chose que la stricte matérialité des figures parentales, de la sexualité ou de la rééducation comportementale.
Mais il n’y a pas que les blocages du passé qui sont responsables du mal-être qui mène à la psychothérapie et dans le regard qu’on porte sur soi-même, sur le monde ou sur autrui. Jung pour sa part a fait scandale et suscité beaucoup de rejet par son affirmation de ce qui est fondamentalement le devenir de l’Homme : accomplir le Processus d’Individuation, c'est-à-dire participer à sa propre évolution en intégrant progressivement toute les parties de soi-même, les plus noires comme les plus lumineuses. De ce fait, la conception de la psychothérapie dans l’approche jungienne ne se réduit pas à la résolution des conflits œdipiens mais vise à placer la personne dans sa pleine position de sujet, actif, conscient et responsable.
L’importance que Jung donne à la spiritualité et à la symbolique place l’Homme dans sa juste verticalité : les pieds sur terre (la matérialité, le corps, l’instinct, la partie animale) et la tête dans le ciel (la pensée, la spiritualité, la quête de sens, la transcendance). Car – n’en déplaise à certains ! - la spiritualité est une des principales caractéristiques de l’homme, une caractéristique essentielle même, puisque c’est elle qui le différencie fondamentalement de l’animal. On ne peut en nier l’existence sans provoquer de grands dommages.
I – Qu’est-ce que la spiritualité
Mais avant d’envisager la place et le sens de la spiritualité en psychothérapie, encore faut-il se mettre d’accord sur ce qu’elle est précisément.
Première difficulté ! Comment mettre en mot ce qui est avant tout de l’ordre du ressenti et du vécu, ce qui relève de la sensibilité de chacun ? Comment décrire une expérience qui est avant tout intime qui s’éprouve avant d’être pensée ? Car c’est cela d’abord, la spiritualité, cette aventure personnelle et unique qui nous éveille à l’essentiel en nous, tout en nous reliant à l’Autre et au monde.
a) Définitions
- La spiritualité c’est ce qui existe au-delà de la matérialité. C’est ce sentiment, cette émotion qu’on peut ressentir sans l’avoir voulu, sans l’avoir provoqué dans certaines circonstances. On sent quelque chose « en plus » qui nous fait vibrer et qui transcende la banalité du quotidien. Elle existe, cette spiritualité dans les espaces vides entre deux pensées, deux paroles, entre la question et la réponse, entre le faire et l’être, entre le vécu concret d’une situation et son ressenti, entre le ressenti d’une situation et son intégration. C’est passer du premier au second degré, percevoir au-delà des apparences. C’est «l’enchantement du monde » dont parle Bertrand Vergely, « ce sentiment obscur de beauté, de bonté, de sagesse et de grâce » dont parle Jung.
- La spiritualité c’est aussi vivre l’instant présent en pleine conscience, avec une impression inouïe d’intensité et d’éternité, même si çà ne dure qu’une fraction de seconde ! De ce type d’expérience naît le sentiment d’appartenance à l’humanité, de reliance à l’univers, qui nous fait nous sentir concerné par autrui, par celui qui nous ressemble tant et pourtant est autre, et ainsi sortir de l’indifférence. La spiritualité nous fait passer des simples préoccupations égotiques à une réalité qui nous dépasse tout en nous donnant sens et importance.
- L’expérience de la spiritualité s’enracine toujours dans une quête de sens. D’ailleurs, bien souvent son ouverture se produit à la suite d’une confrontation aux grandes épreuves de l’existence et aux mystères de la vie : la naissance, la mort, l’imprévu, la souffrance, le mal, l’injustice, l’inexplicable … C’est de l’ordre de la spiritualité que de rechercher le sens de ce qui dépasse l’entendement. Ce que l’homme craint le plus, c’est le non sens, car le non sens, c’est la mort de l’humain.
Pour Jung, la quête de sens sous-tend tout questionnement, toute recherche. Développant la conscience, elle fait sortir de la soumission aveugle et résignée au déterminisme de l’instinct et des pulsions. Toute révolte contre « les coups du sort » a finalement comme objectif de sortir de l’impuissance, l’action donnant le sentiment – réel ou imaginaire – de gouverner sa vie, d’œuvrer pour la justice et donc d’exister pleinement dans son identité d’être humain. Par exemple, quand il y a une catastrophe naturelle, c’est ce qui pousse certains à chercher à tout prix un responsable : bouc émissaire, son expiation leur permettra de sortir du non sens de la fatalité et de commencer leur deuil.
Quand on remonte à la préhistoire – l’origine de l’humanité – on réalise à travers les vestiges de rites funéraires par exemple que très tôt un système de pensée religieuse a organisé les rapports entre l’homme (l’Homo Sapiens, l’homme sage) et l’univers, les rapports des hommes entre eux, les rapports de l’homme avec lui-même. C'est-à-dire que dès que l’humain s’est dégagé de l’animalité, sa pensée a créé tout un système de croyance autour de la vie et de la mort. La vie spirituelle avait commencé.
b) Spiritualité religieuse, spiritualité laïque
Ce qui nous amène à une autre question : la spiritualité est-elle nécessairement religieuse ?
Ces expériences que nous faisons de l’absolu, du dépassement de soi, de l’ouverture à l’amour font partie de l’homme. Ce sont les dimensions vitales de la vie humaine, aussi essentielles que nos instincts sur le plan biologique. En tant qu’humains doués d’esprit, accepter de laisser sa place à la spiritualité dans notre existence c’est accepter de vivre comme un être complet. C’est donner vie à ce souffle qui agrandit notre espace et donne accès à autre chose que notre simple intérêt immédiat.
Avant tout, cet accès à la partie la plus haute de notre humanité existe en dehors de tout dogme et de toute religion. Par définition, être un homme, c’est être doué d’esprit et potentiellement d’une vie spirituelle, qui n’est en rien nécessairement liée à des croyances. Toute personne, aussi athée soit-elle, aspire à une vie spirituelle, même si on ne lui donne pas forcément ce nom-là, et on n’a pas besoin de se référer à un dieu pour adhérer à des valeurs de l’ordre de la générosité, de l’abnégation, du dépassement et de la maîtrise de soi. De l’amour aussi.
- La spiritualité laïque ne s’enferme pas dans un système de pensée ni de rituel ni dans aucune sorte d’appartenance. On peut la supposer plus ouverte et plus tolérante car elle met en avant le fond (cette sensibilité à l’invisible : l’émotion qui donne du relief à la vie, la recherche du bien et de la beauté ...) plutôt que la forme (une manière codifiée de prier et de rendre grâce à un être supérieur, pour la beauté des choses par exemple…). Dans le principe, la laïcité a pour ambition d’éviter au maximum tout parti pris ethnique ou religieux. Mais cette revendication d’universalisme n’est justifiée que si le non-croyant accorde au croyant le même droit à la liberté qu’il exige pour lui-même, ce qui n’est malheureusement pas toujours le cas ! Il faut bien distinguer laïcité et anticléricalisme.
- Pour sa part, la religion offre un système spirituel cohérent, basé sur une foi commune à tous ses croyants, en favorisant les dimensions de reliance et de communauté. Elle donne une forme et une finalité à la transcendance. Par les prières, les rituels et les sacrements, elle structure le déroulement de la vie autour d’une sacralité puissante. Elle pose également le sens de toute vie et… l’espérance.
Pour l’athée, la spiritualité religieuse enferme et limite les possibilités de transcendance de l’esprit. Pour le croyant, la spiritualité laïque reste à jamais non aboutie, informe, et risquant de se perdre dans une inflation de l’égo (« l’homme qui se prend pour Dieu »). Mais finalement, religion et spiritualité laïque n’ont-elles pas en partie le même objectif: le développement de ce que les hommes ont de meilleur, leur esprit, qui leur permet de dominer et de dépasser leurs instincts pour vivre ensemble en s’enrichissant mutuellement des différences, en portant secours à celui qui est dans le besoin... en d’autres termes à vivre selon une morale qui rend complètement présent à la vie, ancré dans son individualité tout en participant activement à la vie collective ?
c) La secte
A cet endroit de mon exposé, après avoir posé la différence entre spiritualité et religion, je me dois de parler du phénomène sectaire. Il y a des mouvements sectaires mais aussi des comportements sectaires.
Face au besoin frustré de spiritualité (parce qu’inconscient ou interdit), face au désarroi qu’on rencontre dans les accidents de la vie, face à la perte de sens que chacun rencontre un jour ou l’autre, la secte apporte une réponse facile et rapide, mais décalée et perverse. En s’appuyant sur la confusion entre besoin thérapeutique et élan spirituel, elle s’attaque à ceux qui, dans un moment de vulnérabilité, sont avide d’un secours qu’ils ne peuvent trouver dans leur vie habituelle. Ce qui leur est alors proposé est fascinant et répond en apparence aux besoins : la personne se sent comprise sans jugement, accueillie inconditionnellement, on lui propose des réponses toutes faites qui ne demandent aucune réflexion. Et justement, il ne faut surtout pas réfléchir, il faut juste gober ce qui est enseigné. Cette sécurité apparente est un leurre, un enfermement dans un système destructeur, un asservissement avec perte de toute liberté intérieure, et même parfois extérieure. Une fois que la personne est « ferrée », il lui est bien difficile de se dégager, prise dans le registre de la culpabilisation et du chantage.
Ce qui caractérise une secte :
- L’exigence d’une adhésion totale et absolue aux croyances et références,
- L’intolérance du groupe qui prétend détenir la vérité,
- Le culte inconditionnel du leader,
- L’isolement par rapport à toute personne ne faisant pas partie de la secte, la famille en particulier,
- Pressions pour obtenir des contributions financières,
- En résumé, toutes sortes de stratégies pour rendre l’adepte toujours plus dépendant et redevable, quitte à utiliser chantage et menaces.
Il faut bien garder à l’esprit qu’un thérapeute ou un maître authentique à pour but de rendre l’individu plus autonome. Au contraire, une personnalité sectaire tente de développer et figer la dépendance à sa personne et pour cela n’hésite pas à jouer sur le registre de la culpabilité ou tout autre moyen de pression.
La finalité d’une secte est toujours un enjeu de pouvoir et d’argent.
Le but premier de toute démarche spirituelle ou psychothérapique est au contraire de rendre l’individu autonome, libre de ses choix et de ses engagements. C’est une condition éthique fondamentale de l’accueil et l’accompagnement de la personne.
II – Que change la spiritualité en psychothérapie ?
Le but de la psychothérapie telle que nous la concevons n’est pas seulement de résoudre un problème (comportementalisme) ou dépasser la problématique œdipienne (psychanalyse), c’est accompagner l’autre dans l’exploration du sens de sa vie en se libérant progressivement des aliénations dues aux blessures de son histoire.
Le but avoué de tout être humain est d’être heureux. Le but ontologique de toute existence humaine est de participer à l’évolution de l’humanité en se développant, en évoluant vers toujours plus de conscience, c'est-à-dire de devenir un être autonome et complet.
Ce qui nous incombe personnellement, c’est de mûrir et de croître dans ce que nous sommes en tant qu’individu unique mais toujours dans un esprit de solidarité car nous participons de l’humanité toute entière. Grandir en sagesse, en conscience de soi et de l’autre, en amour, personne ne peut le faire à notre place. C’est notre responsabilité personnelle. C’est aussi un acte de solidarité universelle.
Traditionnellement, l’homme se définit par les trois dimensions du corps, de l’âme et de l’esprit, auxquelles je rajoute celle du cœur sans laquelle nul n’existe.
Nier la dimension spirituelle comme tend à la faire notre société est une absurdité. En parler comme si c’était quelque chose de différent des autres fonctions humaines reviendrait à diviser l’unité de la personne en petits morceaux dont certains seraient plus importants que d’autres.
L’exclusion de l’une ou l’autre dimension est toujours une mutilation. L’intégrité de la personne repose sur la manière dont elle va assurer la conjonction de ces quatre dimensions qui sont toutes d’égale importance. Elles ont chacune leur mode propre de fonctionnement, elles présentent des besoins spécifiques qu’il revient à la personne concernée de satisfaire comme elle l’entend.
Chacune de ces dimensions peut aussi présenter des blessures et nécessiter l’aide d’un professionnel. Plan psychologique et plan spirituel, même s’ils sont étroitement liés et interdépendants sont des dimensions distinctes.
- Le maître spirituel est là pour conseiller et guider en matière de spiritualité. Il est formé pour cela, mais pas pour faire de la psychothérapie.
- Le psychothérapeute s’occupe du psychisme et de la vie relationnelle, avec les autres et avec soi-même. Il est formé pour cela mais pas pour la guidance spirituelle.
Le fait pour le psychothérapeute d’avoir une vie spirituelle jouera un rôle important dans ses qualités d’accueil et d’écoute mais ne lui donne aucun droit d’ingérence dans la spiritualité de son patient.
a) La posture du psychothérapeute
Le psychothérapeute intervient pour amener la personne à se comprendre, à se responsabiliser, à se libérer des contraintes internes et des inhibitions. Son objectif principal est l’épanouissement du patient, à partir des conditions que ce dernier aura lui même défini.
Respecter la personne, c’est l’aider à se poser les bonnes questions et à y trouver ses propres réponses. Vouloir son bien, c’est vouloir qu’elle trouve en elle ce qui lui permettra vraiment de grandir au mieux, en acceptant de renoncer au simple plaisir immédiat pour accéder aux valeurs fondamentales de son être. La croissance de l’être humain repose sur sa capacité à se libérer de l’aliénation pulsionnel.
Dans ces conditions, notre principal instrument thérapeutique c’est notre qualité de présence et d’écoute : être dans le désir de la rencontre de la véritable personne qui est devant nous, au-delà de ce qu’elle nous montre, l’accueillir pour ce qu’elle est, c'est-à-dire une personne unique et sacrée, même si elle n’est plus vraiment consciente de sa qualité d’être humain ! C’est l’accueil inconditionnel de l’autre, reposant sur les connaissances que nous avons sur le fonctionnement du psychisme humain et des jeux relationnels.
Le cadre thérapeutique, dans toute sa rigueur est une absolue nécessité. En définissant les règles de fonctionnement de la thérapie (régularité, respect des séances, non passage à l’acte…) il établit un espace de sécurité pour le patient comme pour le thérapeute, il ouvre le véritable espace de la rencontre.
Je pense que ce qui est fondamentalement thérapeutique – au-delà des conceptions psychanalytiques, des nécessaires connaissances psychopathologiques et des diverses techniques thérapeutiques – c’est l’écoute sans jugement que nous offrons à notre patient, en laissant se dérouler sa parole sans chercher à interpréter ou à théoriser à tout prix. Et quand l’écoute s’enracine dans une qualité de présence bienveillante, elle devient naturellement restauratrice des blessures et des manques.
Du côté du psychothérapeute, n’oublions pas que la psychothérapie est un métier difficile et dangereux. Entendre à longueur de journée la souffrance de l’autre, ses frustrations, ses traumatismes, ses échecs, son désespoir demande une solide confiance en la vie et dans les capacités de restauration, qui ne sauraient se passer de spiritualité. C’est parce que le psychothérapeute est lui-même enraciné dans une foi en la Vie, dans les possibilités de guérison des blessures les plus profondes, de dépassement des compulsions de répétition qu’il peut poser à son patient les bonnes questions, celles qui vont l’amener à trouver sa propre solidité intérieure, à s’appuyer sur les forces que les épreuves de la vie l’ont amené à développer.
Quand le patient est trop mal, trop envahi par le désespoir ou la dépression, c’est parce que le psychothérapeute « y croit » qu’il va pouvoir s’en sortir.
La plus difficile sans doute pour le psychothérapeute, dans les moments les plus noirs de la psychothérapie, c’est justement de ne pas pouvoir aider l’autre au-delà de sa seule présence. Car non seulement les conseils qu’il pourrait être tenté de donner sont inutiles (la personne n’est pas en état de les entendre) mais ils sont intrusifs et violents par l’influence qu’ils pourraient avoir et qui ne ferait qu’éloigner la personne d’elle-même.
Alors pour ne pas se perdre dans la souffrance de l’autre, pour être conscient de l’importance de sa simple présence, on ne peut que s’appuyer sur nos croyances, notre foi, notre conception de l’Homme capable de dépassement des douleurs les plus vives et de transcendance, c’est-à dire notre spiritualité, qu’elle soit laïque ou religieuse.
A l’inverse, dans les moments clairs de la thérapie, quand le patient fait part de ses compréhensions, de ses succès et des changements positifs de sa vie, comment ne pas se réjouir avec lui du chemin parcouru ? Le danger, ici, serait de considérer que l’amélioration de son état est uniquement dû à nous et à notre travail, en d’autres termes de s’identifier à l’archétype du sauveur !
Car même s’il a déjà une certaine expérience, le psychothérapeute ne doit jamais oublier que la vie a toujours des choses à lui apprendre, qu’à chaque nouveau patient, c’est une nouvelle recherche qui commence, dont nul ne peut prévoir le déroulement, ni les étapes, ni l’aboutissement. Il nous revient d’envisager la situation dans sa globalité, d’identifier quelle est la demande ou le besoin de la personne, voir de quelle manière on peut y répondre de la manière la plus juste. Être psychothérapeute, c’est offrir au patient un contenant fiable, fait d’une solide formation, d’un travail sur soi continu mais aussi d’une expérience de vie, pour qu’il puisse faire lui-même son chemin.
On ne peut vraiment pas être psychothérapeute sans humilité.
b) Accueil de la spiritualité du patient
Dans mon expérience de psychothérapeute, je n’ai jamais rencontré de psychothérapie, menée pendant un certain temps, qui n’aboutisse un jour ou l’autre à la question de la spiritualité, même si le mot n’est pas forcément prononcé. Cela prend souvent la forme d’un désir de dépassement de ses problèmes personnels pour prendre aussi en compte l’existence de l’autre. Cà peut être aussi une interrogation sur sa place dans l’univers, sur le sens et la valeur de sa vie, sur le désir de « servir à quelque chose », ou que la vie ne soit pas vaine.
De mon point de vue, en tant que psychothérapeute, c’est aussi notre rôle que d’accompagner notre patient sur ce chemin de questionnement. Mais jamais d’y apporter une réponse !
Ce questionnement de l’ordre de la spiritualité ne se substitue pas au travail qui doit se faire sur les empreintes du passé et de l’enfance. Il lui succède, indiquant que les forces de vie sont en œuvre et que les investissements commencent à se tourner vers le présent et l’avenir vers la construction de ce que le patient veut vraiment faire de sa vie. « Le véritable travail de psychothérapie commence quand on a terminé d’en vouloir à ses parents » nous dit Jung. C’est un peu brutalement dit, mais il est vrai que, si le travail sur l’enfance est une nécessité incontournable, elle ne saurait constituer un but en soi-même, l’homme étant beaucoup plus qu’un simple rejeton œdipien ! Il s’agit de devenir capable de décider pleinement pour sa vie, de choisir les valeurs qui vont structurer ses orientations et ses choix, et en assumer la responsabilité.
c) La spiritualité du psychothérapeute
Mais pour aider l’autre à faire ce chemin, il faut l’avoir soi-même parcouru, c'est-à-dire s’être déjà interrogé sur les lignes de force de son fonctionnement et les valeurs fondatrices qui constituent le socle sur lequel s’appuie sa verticalité d’être.
Par les expériences qu’on a pu faire tout au long de notre existence – et qu’on continue à faire – nous progressons sur notre chemin d’Individuation dans la conquête jamais terminée de cet être profond que nous sommes au-delà de notre problématique et de notre histoire. C’est la découverte puis l’intégration progressive de ce qui fait que nous sommes un individu unique. A partir de là, nous pouvons nous donner pleinement à l’écoute et à l’accompagnement sans risque d’amalgame ou de confusion : je suis moi, l’autre est lui, différent de moi. La rencontre se fait à partir de ce que nous avons de commun, non pas au niveau des formes – qui sont différentes par définition – mais au niveau du fond, au niveau archétypique. En tant qu’humains, nos questionnements, nos recherches, nos aspirations sont identiques. C’est en cela que nous pouvons nous comprendre. En tant qu’individus, nous leur apportons des réponses différentes. C’est en cela que nous avons à nous découvrir pour nous rencontrer vraiment.
La position du psychothérapeute se situe sur cet axe entre le même (en tant qu’être humain) et le dissemblable (en tant qu’individu).
Que penser de la fameuse « neutralité bienveillante » chère aux psychanalystes ?
Tout d’abord, être neutre ne veut pas dire rester muet et sans réaction face au patient, car le silence lui-même est singulier et « parle » de la personne qui se tait ! Même le silence n’est pas neutre.
Être neutre, c’est ne pas influencer, ne pas envahir la psychothérapie de ses propres convictions. Notre rôle de thérapeute n’est pas de conseiller ou d’orienter. A aucun moment, nous n’avons à faire mention de nos croyances, de nos centres d’intérêt ou de nos pratiques, dans quelque domaine que ce soit. A fortiori dans celui de la spiritualité ! Dans le domaine des croyances, notre rôle consiste à soutenir la quête de sens en lui donnant importance et valeur simplement par la qualité respectueuse de notre écoute et le soutien que notre propre expérience peut procurer, sans jamais être dite.
III – Morale, éthique et spiritualité
Aucun groupe ne fonctionne sans un ensemble de règles qui définit ce qui est bien, bon, admissible, acceptable… et ce qui est mal, mauvais, interdit, intolérable… Cette morale détermine les droits et les devoirs de chacun en lui donnant, s’il les respecte, une place légitime. La morale est un aspect essentiel de la connaissance de la nature humaine. Par la seule morale, on apprend à exercer le sens du jugement vis-à-vis des autres comme vis-à-vis de soi-même, la capacité de remise en cause personnelle, la capacité de maîtrise et de transformation des pulsions. C’est cela qui fait grandir.
L’ancrage dans la dimension spirituelle fait passer de la morale (valeurs collectives, externes) à l’éthique (valeurs intériorisées) en posant la nécessité de donner du sens à chacune de nos actions, à chacun de nos choix, et au-delà de çà, de donner sens à notre existence.
Ce sens n’existe pas en lui-même. Il revient à chacun de le créer, non pas à partir des désirs ou de ce qui l’arrange, mais en découvrant progressivement qui on est réellement, en relation avec la réalité de notre environnement.
Le développement de l’éthique repose sur l’acceptation d’un changement de regard sur les autres et sur lui-même. En prenant conscience qu’on est personnellement la source du sens et de la valeur donnés aux choses nous devenons capables de fonder nos actes, de définir nos objectifs, de clarifier nos désirs et de les assumer pleinement.
L’éthique, c’est une morale vivante et intégrée qui implique une adhésion totale aux valeurs et un sens aigu de sa responsabilité vis-à-vis de soi-même, vis-à-vis de l’autre, vis-à-vis du monde. Elle demande introspection et conscience.
De la même manière, la pratique de la psychothérapie ne peut se faire sainement sans s’appuyer sur une éthique. L’anthropologie sous jacente à cette éthique place au premier plan le respect de l’autre, considéré comme un individu sacré. Prendre soin de l’autre ne peut se faire qu’à partir du moment où sont définies les conditions comportementales et relationnelles permises, et celles qui ne le sont pas. Le code déontologique de notre profession définit strictement ces conditions sans lesquelles le processus transférentiel ne pourra se dérouler en sécurité, pour le patient comme pour le thérapeute. Il exclut toute influence de quelque ordre que ce soit.
En même temps, il est important que le psychothérapeute se respecte lui-même et sache faire respecter sa personne. Lui aussi est un être sacré et sa manière de prendre soin de lui-même joue un rôle très structurant au sein du transfert.
Dans tous ces aspects, la spiritualité est présente. Elle n’a pas besoin d’être dite pour agir en toute personne, à partir du moment où celle-ci accepte de vivre autre chose que la simple satisfaction de ses désirs.
Une société de consommation qui prétend qu’on ne peut être heureux que par la possession de toujours plus de biens matériels tue la spiritualité. En niant l’existence d’autres besoins qui, s’ils sont invisibles, n’en sont pas moins réels et essentiels, c’est l’humanité elle-même qui est atteinte
La mort de la spiritualité, c’est la mort de l’Homme. Il ne tient qu’à chacun de nous de décider d’être des humains à part entière en redonnant vie à notre esprit.
Elizabeth LEBLANC
Bibliographie
A.COMTE-SPONVILLE
L’esprit de l’athéisme Albin Michel
C.G.JUNG Aïon Albin Michel
Métamorphose de l’homme et ses symboles
Georg
A.LOWEN La spiritualité du corps Dangles
Th.REIK Écouter avec la troisième oreille
Bibliothèque des introuvables
B.VERGELY Le silence de Dieu Presses de la Renaissance